Or le jour, où, après avoir fait tous deux de la peinture, nous passions à la littérature, mon frère, je l'avoue, était un styliste plus exercé, plus maître de sa phrase, enfin plus écrivain que moi, qui alors, n'avais guère l'avantage sur lui, que d'être un meilleur voyant autour de nous, et dans le commun des choses et des êtres, non encore mis en lumière, de ce qui pouvait devenir de la matière à de la littérature, à des romans, à des nouvelles, à des pièces de théâtre.
Et voici que nous débutions, mon frère sous l'influence de Jules Janin, moi sous l'influence de Théophile Gautier, et l'on peut reconnaître dans EN 18.. ces deux inspirations mal mariées, et donnant à notre premier livre, le caractère d'une œuvre à deux voix, à deux plumes.
Viennent après, les HOMMES DE LETTRES (reparus sous le titre de CHARLES DEMAILLY), livre appartenant plus à mon frère qu'à moi, par l'esprit mis dans le livre par lui, et ces brillants morceaux de bravoure, qu'il recommencera plus tard dans MANETTE SALOMON—moi, ayant surtout travaillé dans ce livre, à l'architecture et aux gros ouvrages de l'œuvre.
Alors succédaient les biographies d'art et les livres historiques, écrits un peu sous ma pression, et la tendance naturelle de mon esprit vers la vérité du passé ou du présent: œuvres, où il y avait peut-être un peu plus d'appoint de moi, que de mon frère. Dans cette suite de travaux, se faisait la fusion, l'amalgame de nos deux styles, qui s'unissaient dans la facture d'un seul style, bien personnel, bien Goncourt…
Dans cette concurrence fraternelle à bien écrire, il était arrivé que mon frère et moi, avions cherché à nous débarrasser de ce que nous devions à nos aînés: mon frère à rejeter le papillotage du style de Janin, moi la matérialité du style de Gautier. Et nous étions à la recherche, tout en le voulant très moderne, à la recherche d'un style mâle, concret, concis, à la carcasse latine, se rapprochant de la langue de Tacite, que nous lisions alors beaucoup. Et surtout, il nous venait une horreur des grosses colorations, auxquelles j'avais un peu trop sacrifié, et nous cherchions dans la peinture des choses matérielles, à les spiritualiser par des détails moraux.
Ainsi cette description du bois de Vincennes, dans: GERMINIE LACERTEUX.
… «D'étroits sentiers, à la terre piétinée, talée, durcie, pleins de traces, se croisaient dans tous les sens. Dans l'intervalle de tous ces petits chemins, il s'étendait par places, de l'herbe, mais une herbe écrasée, desséchée et morte, éparpillée comme une litière jaune, et dont les brins, couleur de paille, s'emmêlaient de tous côtés aux broussailles, entre le vert triste des orties… Des arbres s'espaçaient tordus et mal venus, de petits ormes au tronc gris, tachés d'une lèpre jaunâtre, des chênes malingres mangés de chenilles, et n'ayant plus que la dentelle de leurs feuilles… De volantes poussières de grandes routes enveloppaient de gris les fonds… Tout avait la misère et la maigreur d'une végétation foulée, la tristesse de la verdure de la barrière… Point de chants d'oiseaux dans les branches, point de parcours d'insectes sur le sol battu… Un bois à la façon de l'ancien bois de Boulogne, poudreux et grillé, une promenade banale et violée, un de ces endroits d'ombre avare, où le peuple va se ballader à la porte des capitales: parodies de forêts, pleines de bouchons, où l'on trouve dans les taillis des côtes de melons et des pendus!»
Maintenant il arrivait, peu à peu, dans cette fabrication de nos volumes, que mon frère avait pris plus spécialement la direction du style, et moi la direction de la création de l'œuvre. Il lui était venu une paresse un peu dédaigneuse à chercher, à retrouver, à inventer—tout en imaginant un détail plus distingué que moi, quand il voulait s'en donner la peine. Peut-être déjà souffrant du foie, et buveur d'eau de Vichy, était-ce un commencement de fatigue cérébrale? Du reste il avait eu, de tout temps, une répugnance pour la trop nombreuse production, pour la foison des bouquins, comme il disait. Et on l'entendait répéter: «Moi j'étais né pour écrire, dans toute ma vie, un petit volume in-douze, dans le genre de La Bruyère, et rien que ce petit in-douze!»
C'est donc uniquement, par tendresse pour moi, qu'il m'a apporté le concours de son travail jusqu'au bout, jetant dans un soupir douloureux: «Comment, encore un volume?… Mais vraiment n'en avons-nous pas fait assez d'in-quarto, d'in-octavo, d'in-dix-huit!»—et parfois, pensant à cette vie abominable de travail, que je lui ai imposée, j'ai comme des remords, et la crainte d'avoir hâté sa fin.
Mais tout en se déchargeant sur moi de la composition de nos livres, mon frère était resté un passionné de style, et j'ai raconté dans une lettre à Zola, écrite au lendemain de sa mort, le soin amoureux qu'il mettait à l'élaboration de la forme, à la ciselure des phrases, au choix des mots, reprenant des morceaux écrits en commun, et qui nous avaient satisfaits tout d'abord, les retravaillant des heures, des demi-journées, avec une opiniâtreté presque colère, ici, changeant une épithète, là, faisant entrer dans une période, un rythme, plus loin, refaçonnant un tour de phrase, fatiguant, usant sa cervelle, à la poursuite de cette perfection, si difficile, parfois impossible à la langue française, dans l'expression des sensations modernes… et après ce labeur restant de longs moments, brisé sur un canapé, silencieux, dans la fumée d'un cigare opiacé.