Vendredi 1er juillet.—Dîner des japonisants chez Véfour. Bing cause de la folie des impressions japonaises chez quelques amateurs américains. Il parle d'un petit paquet de ces impressions, qu'il a vendu 30 000 francs à la femme d'un des plus riches Yankee, et qui a dans son petit salon, en face du plus beau Gainsborough qui existe, une image d'Outamaro. Et l'on s'avoue, que les Américains qui sont en train de se faire le goût, lorsqu'ils l'auront acquis, ne laisseront plus en vente un objet d'art à l'Europe… qu'ils achèteront tout, tout.

À ce dîner, il y a un jeune homme intéressant, un M. Tronquoy, qui s'adonne à l'étude sérieuse, des langues chinoise et japonaise, avec l'idée de donner sa vie à la connaissance approfondie de ces langues, d'aller au Japon… Il est plein d'admiration pour la langue chinoise, qu'il dit être faite seulement par le choc des idées, avec la suppression ou la sévère abréviation de toutes les inutilités des langues occidentales.

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Dimanche 3 juillet.—Aujourd'hui, Ajalbert me parlait de la vie d'Antoine, au bord de la mer, à Camaret, où il loge dans le bastion d'un vieux fort, y lisant des pièces jusqu'à quatre heures du matin, et apparaissant, un peigne dans les cheveux, à la fenêtre, sur le bord de midi.

Il peint l'activité dévorante de cet homme, qui tout à coup, dans un endroit où il paresse inactif, le sollicite de se remuer, de se mettre en route, de faire un voyage, et l'idée du voyage entrée dans sa tête, il a besoin de décamper de suite, disant à son monde: «Le bateau part à quatre heures, il faut un quart d'heure pour y aller… Oh! un quart d'heure, n'est-ce pas, vous suffit pour vous préparer?» Et il arrive à temps, poussant devant lui les hommes et les femmes de sa troupe.

Ajalbert me conte un petit voyage de quatre jours, fait sur la côte bretonne, dans un grand omnibus, loué par Antoine, contenant une cargaison de cabotins et de cabotines: un voyage à la forte nourriture, et très bon marché, grâce au côté débrouillard d'Antoine, arrivant dans un endroit, et, sans consulter aucun autochtone, faisant toute une revue des auberges, et instinctivement choisissant la meilleure, et installant sa charretée de voyageurs: les prix de tout arrêtés d'avance.

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Mardi 5 juillet.—Aujourd'hui, je pose pour le portrait, que Carrière me fait sur l'exemplaire de GERMINIE LACERTEUX, éditée par Gallimard.

Tout en peignant, sa parole originale saute d'un sujet à un autre. Il dit que maintenant en France, une entame du patriotisme vient surtout du grand nombre de mariages contractés par des Français avec des étrangères—ce qui n'existait pas dans l'ancienne France—mariages qui donnent des enfants français, qui ne sont pas tout à fait français. Il blague ce peuple de littérateurs et de peintres, qui se précipitent à la suite du découvreur d'un procédé littéraire ou artistique, en sorte que les découvertes n'ont plus l'air d'être faites par un seul, comme elles le sont depuis le commencement du monde, mais par un monôme. Il s'indigne de la langue horrifique, que parlent à l'heure présente les gens avec lesquels, il prend le train de Vincennes, quand il va à sa petite maison de campagne du parc Saint-Maur, des gens, à propos de la translation d'un cimetière, traitant les morts du vocable de «charognes», et me jette cet éloquent appel: «Est-ce que vous n'avez pas en vous le sentiment de la désespérance, en ce monde de maintenant, dont les uns portent un étron dans la main, les autres un cierge?»

Enfin il m'entretient de son antipathie pour le soleil, du mystère des ciels voilés, de la séduction mystique des crépuscules, confessant, sans s'en douter, l'amoureux peintre de grisaille qu'il est.