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Jeudi 18 août.—Par ces chaleurs sénégaliennes, des nuits d'insomnie, peuplées dans leurs courts ensommeillements, de cauchemars.
Je rêvais qu'un dentiste, qui avait une tête de penseur sublime, mais en plâtre, me travaillait dans le fond de la mâchoire, et ce qu'il me faisait avec de petits instruments d'or, était tout à fait délicieux.
Puis, une interruption amenée, je ne sais par quoi, et une nouvelle séance de mon dentiste, à la tête de plâtre, qui avait pris, cette fois, le caractère de méchanceté de la tête du vieil Aussandon, et je l'entendais me dire avec une voix, sortant comme d'un téléphone: «Ce que j'ai fait hier, c'était pour vous amuser… mais il n'est que temps d'aller voir Péan… la carie de la dent s'est communiquée à l'os de la mâchoire… peut-être est-il encore temps pour l'ablation.» Et devant le rire féroce de ma tête de plâtre, j'avais l'effroi de l'attente de cette opération, qui a coûté la vie au frère de Rattier.
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Mardi 30 août.—Ces jours-ci, en corrigeant les épreuves d'une réédition du roman de MADAME GERVAISAIS, il m'est venu le désir de portraire la vraie Mme Gervaisais, qui fut une tante à moi, et de dire l'influence, que Mme Nepthalie de Courmont, cette femme d'élite, eut sur les goûts et les aptitudes de ma vie.
La rue de la Paix, quand j'y passe maintenant, il m'arrive parfois de ne pas la voir, telle qu'elle est, de n'y pas lire les noms de Reboux, de Doucet, de Vever, de Worth, mais d'y chercher, sous des noms effacés dans ma mémoire, des boutiques et des commerces, qui ne sont plus ceux d'aujourd'hui, mais qui étaient ceux, d'il y a cinquante, soixante ans. Et je m'étonne de ne plus trouver à la place de la boutique du bijoutier Ravaut ou du parfumeur Guerlain, la pharmacie anglaise qui était à la droite ou à la gauche de la grande porte cochère, qui porte le n°15.
Au-dessus, au premier, existait et existe encore un grand appartement, qu'habitait ma tante, sous de hauts plafonds, pénétrant mon enfance de respect. Et mes yeux ont gardé de ma chère parente, le souvenir de loin, comme dit le peuple, le souvenir de ses cheveux bouffant en nimbe, de son front bombé et nacré, de ses yeux profonds et vagues dans leur cernure, de ses traits à fines arêtes, auxquels la phtisie fit garder, toute sa vie, la minceur de la jeunesse, du néant de sa poitrine dans l'étoffe qui l'enveloppait, en flottant, des lignes austères de son corps;—enfin de sa beauté spirituelle, que, dans mon roman, j'ai battue et brouillée avec la beauté psychique de Mme Berthelot.
Toutefois, je dois le dire, l'aspect un peu sévère de la femme, le sérieux de sa physionomie, le milieu de gravité mélancolique, dans lequel elle se tenait, quand j'étais encore un tout petit enfant, m'imposaient une certaine intimidation auprès d'elle, et comme une petite peur de sa personne, pas assez vivante, pas assez humaine.
De cet appartement, où j'ai vu, pour la première fois, ma tante, il ne me reste qu'un souvenir, le souvenir d'un cabinet de toilette, à la garniture d'innombrables flacons en cristal taillé, et, où la lumière du matin mettait des lueurs de saphirs, d'améthyste, de rubis, et qui donnaient à ma jeune imagination, au sortir de la lecture d'Aladin ou la Lampe merveilleuse, comme la sensation du transport de mon être, dans le jardin aux fruits de pierre précieuse. Et je me rappelle—je ne sais dans quelles circonstances, j'avais couché deux ou trois nuits chez ma tante—la jouissance physique que j'avais, dans ce cabinet aux lueurs féeriques, à me laver, les mains jusqu'aux coudes, dans de la pâte d'amande: le lavage des mains à la mode, des femmes distinguées de la génération de Louis-Philippe.