À quelques années de là, c'était au bout de la rue de la Paix, le second de la maison faisant le coin de la rue des Petits-Champs et de la place Vendôme, que ma tante occupait, un vieil appartement charmant, un appartement qui coûtait, je crois bien, diable m'emporte, en ce temps-là, 2 500 francs.
Dans le gai salon donnant sur la place Vendôme, on trouvait ma tante, toujours lisant, sous un portrait en pied de sa mère, qui avait l'air d'un portrait d'une sœur, d'une sœur mondaine:—un des plus beaux Greuze que je connaisse, et où, sous les grâces de la peinture du maître français, il y a la fluide coulée du pinceau de Rubens. Le peintre, qui avait donné des leçons à la jeune fille, l'a représentée mariée, en la mignonnesse de sa jolie figure, de son élégant corps, tournant le dos à un clavecin, sur lequel, par derrière, une de ses mains cherche un accord, tandis que l'autre main tient une orange, aux trois petites feuilles vertes: un rappel sans doute de son séjour en Italie, et de la carrière diplomatique en ce pays, du père de ma tante.
Et c'était, quand on entrait dans le salon, un lent soulèvement des paupières de la liseuse, comme si elle sortait de l'abîme de sa lecture.
Alors, devenu plus grand je commençai à perdre la petite appréhension timide, que j'éprouvais aux côtés de ma tante, je commençai à me familiariser avec sa douce gravité et son sérieux sourire, remportant au collège des heures passées près d'elle, sans pouvoir me l'expliquer, des impressions plus profondes, plus durables, plus captivantes, toute la semaine, que celles que je recevais ailleurs.
De ce second appartement, ma mémoire a gardé, comme d'un rêve, le souvenir d'un dîner avec Rachel, tout au commencement de ses débuts, d'un dîner, où il n'y avait qu'Andral, le médecin de ma tante, son frère et sa femme, ma mère et moi, d'un dîner, où le talent de la grande artiste était pour nous seuls, et où je me sentais tout fier et tout gonflé d'être des convives.
Mais ce dîner, c'était l'hiver, où je ne voyais ma tante que pendant quelques heures, le jour de mes sorties, tandis que l'été, tandis que le mois des vacances était une époque, où ma petite existence, du matin au soir, était toute rapprochée de sa vie.
Dans ce temps, ma tante possédait à Ménilmontant, une ancienne petite maison, donnée par le duc d'Orléans à Mlle Marquise ou à une autre illustre impure.
Oh! le lieu enchanteur, resté dans ma pensée, et que, de crainte de désenchantement, je n'ai jamais voulu revoir depuis! La belle maison seigneuriale du XVIIIe siècle, avec son immense salle à manger, décorée de grandes natures mortes, d'espèces de fruiteries tenues par des gorgiases flamandes, aux blondes chairs, et qui étaient bien certainement des Jordaens; la belle maison seigneuriale, avec ses trois salons aux boiseries tourmentées, avec son grand jardin à la française, où s'élevaient deux petits temples à l'Amour, et avec son potager aux treilles à l'italienne, farouchement gardé par le vieux jardinier Germain, qui vous jetait son râteau dans les reins, quand il vous surprenait à voler des raisins; et avec son petit parc, et au bout du parc, son bois ombreux d'arbres verts, où étaient enterrés le père et la mère de ma tante, et encore avec des dédales de communs et d'écuries, au fond d'une desquelles, on trouvait un original de la famille, occupé à fabriquer une voiture à trois roues, et qui devait, un jour, aller toute seule.
Mais, dans cette maison, mon lieu de prédilection était une salle de spectacle ruinée, devenue une resserre d'instruments de jardinage: une salle aux assises des places effondrées, comme en ces cirques, en pleine campagne, de la vieille Italie, et où je m'asseyais sur les pierres disjointes, et où je passais des heures à regarder, dans le trou noir de la scène, des pièces qui se jouaient dans mon cerveau.
En ce ci-devant logis princier, ma tante, la femme de son frère, mère de l'ambassadeur actuel près le Saint-Siège, ma mère; les trois belles-sœurs menaient, tout l'été, une vie commune.