Là, comme ma tante n'avait pas le mépris de l'enfant, du gamin, quand il lui semblait trouver chez lui une intelligence, elle me souffrait auprès d'elle, la plus grande partie de la journée, me donnant toutes ses petites commissions, me faisant l'accompagner au jardin, porter le panier où elle mettait les fleurs, qu'elle choisissait elle-même pour les vases des salons, s'amusant de mes pourquoi, et me faisant l'honneur d'y répondre sérieusement. Et je me tenais un peu derrière elle, comme pris d'un sentiment d'adoration religieuse pour cette femme, qui me paraissait d'une essence autre, que celle des femmes de ma famille, et qui, dans l'accueil, le port, la parole, la caresse de la physionomie, quand elle vous souriait, avait sur vous un empire, que je ne trouvais qu'à elle, qu'à elle seule. Et il arrivait que ma mère, se trouvant sans autorité sur moi, quand j'avais commis quelque méfait, la chargeait de me gronder, et ma tante, par quelques paroles hautainement dédaigneuses, me donnait, sans que jamais, il y eût chez moi l'instinctive révolte du garçonnet en faute, me donnait une telle confusion, que je ressentais une véritable honte d'une peccadille.

Du reste pour mieux connaître la femme, et, je le répète, l'influence qu'elle a exercée sur moi, voici l'un de ces dimanches de Ménilmontant, que j'ai publié dans LA MAISON D'UN ARTISTE.

… «Vers les deux heures, les trois femmes, habillées de jolies robes de mousseline claire, et chaussées de ces petits souliers de prunelle, dont on voit les rubans se croiser autour des chevilles, dans les dessins de Gavarni, de La Mode descendaient la montée, se dirigeant vers Paris. Un charmant trio, que la réunion de ces trois femmes: ma tante avec sa figure brune, pleine d'une beauté spirituelle; sa belle-sœur, une créole blonde, avec ses yeux d'azur, sa peau blanchement rosée, et la paresse molle de sa taille; ma mère avec sa douce figure et son petit pied.

«Et l'on gagnait le boulevard Beaumarchais et le faubourg Saint-Antoine. Ma tante se trouvait être, en ces années, une des quatre ou cinq personnes de Paris, énamourées de vieilleries, du beau des siècles passés, des verres de Venise, des ivoires sculptés, des meubles de marqueterie, des velours de Gênes, des points d'Alençon, des porcelaines de Saxe. Nous arrivions chez les marchands de curiosités, à l'heure, où se disposant à partir, pour aller dîner en quelque «tournebride» près Vincennes, les volets étaient déjà fermés, et dans la boutique sombre, la porte seule, encore entre-bâillée, mettait une filtrée de jour, parmi les ténèbres des amoncellements de choses précieuses. Alors, c'était dans la demi-nuit de ce chaos vague et poussiéreux, un farfouillement des trois femmes lumineuses, un farfouillement hâtif et chercheur, faisant le bruit de souris trotte-menu dans un tas de décombres, et des allongements en des coins d'ombre, de mains gantées de frais, un peu peureuses de salir leurs gants, et de coquets ramènements du bout des pieds, chaussés de prunelle, puis des poussées à petits coups en pleine lumière, de morceaux de bronze doré ou de bois sculpté, entassés à terre contre les murs.

«Et, toujours au bout de la battue, quelque heureuse trouvaille, qu'on me mettait dans les bras, et que je portais, comme j'aurais porté le Saint-Sacrement, les yeux sur le bout de mes pieds, et sur tout ce qui pouvait, me faire tomber. Et le retour avait lieu, dans le premier et expansif bonheur de l'acquisition, faisant tout heureux le dos des trois femmes, avec, de temps en temps, le retournement de la tête de ma tante, qui me jetait dans un sourire: «Edmond, fais bien attention de ne pas le casser!»

«Ce sont certainement ces dimanches, qui ont fait de moi le bibeloteur que j'ai été, que je suis, que je serai toute ma vie.»

Mais ce n'est pas seulement à ma tante que je dois le goût de l'art—du petit et du grand—c'est elle qui m'a donné le goût de la littérature. Elle était, ma tante, un esprit réfléchi de femme, nourri, comme je l'ai dit, de hautes lectures, et dont la parole, dans la voix la plus joliment féminine, une parole de philosophe ou de peintre, au milieu des paroles bourgeoises que j'entendais, avait une action sur mon entendement, et l'intriguait et le charmait. Je me souviens qu'elle disait un jour, à propos de je ne sais quel livre: L'auteur a touché le tuf, et cette phrase demeura longtemps dans ma jeune cervelle, l'occupant, la faisant travailler. Je crois même que c'est dans sa bouche, que j'ai entendu, pour la première fois, bien avant qu'ils ne fussent vulgarisés, les mots subjectif et objectif. Dès ce temps, elle mettait en moi l'amour des vocables choisis, techniques, imagés, des vocables lumineux, pareils, selon la belle expression de Joubert, «à des miroirs où sont visibles nos pensées»,—amour qui, plus tard, devenait l'amour de la chose bien écrite.

Avec la séduction, qu'une femme supérieure met dans de l'éducation élevée, on ne sait pas combien grande peut être sa puissance sur une intelligence d'enfant. Enfin, c'est curieux: ma tante, je l'écoutais parler, formuler ses phrases, échappant à la banalité et au commun de la conversation de tout le monde;—sans cependant qu'elles fussent teintées de bleu,—je l'écoutais avec le plaisir d'un enfant amoureux de musique, et qui en entend. Et certes, dans l'ouverture de mon esprit, et peut-être dans la formation de mon talent futur, elle a fait cent fois plus que les illustres maîtres, qu'on veut bien me donner.

Pauvre tante, je la revois, quelques années après la vente de Ménilmontant, à une de mes premières grandes sorties autorisées par ma mère, je la revois dans une petite maison de campagne louée en hâte, un mois, où elle était très souffrante, dans la banlieue: une maison cocasse à créneaux, collée contre un grand mur, avec au-dessous un jardin, comme au fond d'un puits. C'était le matin. Ma tante était encore couchée. Flore, sa vieille femme de chambre, qui avait sur le nez un pois chiche, paraissant sautiller, quand les choses allaient mal à la maison, me disait que sa maîtresse avait passé une mauvaise nuit. Et aussitôt, que ma tante m'eut embrassé, son premier mot à sa femme de chambre, était: «Donne-moi un mouchoir.» Et je m'apercevais, qu'elle lui tendait le mouchoir de la nuit, plein de sang, et que ces maigres mains cherchaient à cacher.

Et, je la revois encore, avant son départ pour Rome, dans un appartement de la rue Tronchet, comme perdue, comme un peu effacée, dans le brouillard d'émanations de plantes médicinales.