À Rome, le récit de la vie de Mme Gervaisais, de la vie de ma tante, en notre roman mystique, est de la pure et authentique histoire. Il n'y a absolument que deux tricheries à l'endroit de la vérité, dans tout le livre. L'enfant tendre, à l'intelligence paresseuse, que j'ai peint sous le nom de Pierre-Charles, était mort d'une méningite, avant le départ de sa mère pour l'Italie, et sur ce pauvre et intéressant enfant, présentant un sujet neuf, sous la plume d'un romancier, j'ai fait peser le brisement de cœur et les souffrances morales de son frère cadet, pendant la folie religieuse de sa mère. Enfin ma tante n'est pas morte, en entrant dans la salle d'audience du pape, mais en s'habillant, pour aller à cette audience.
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Jeudi 1er septembre.—Aujourd'hui, à l'Exposition des Arts de la femme, je suis resté en faction devant la vitrine des bourdaloues. Oh! les coquets et les galantins réceptacles du pipi de nos grandes dames du XVIIIe siècle, ces bourdaloues de Sèvres, ces bourdaloues de Saxe, à la forme de ce coquillage nacelle, qu'on appelle nautile, commençant dans les volutes d'un colimaçon, refermant leurs bords avec un élégant gondolage, et finissant en un bec comme émoussé. Oh! les beaux, oh! les royaux bourdaloues de Sèvres, en bleu lapis, autour d'un médaillon représentant une scène de Watteau, dans un encadrement de feuillage d'or, aux puissants reliefs de l'or de Vincennes. Mais plus familiers, plus humains, ces bourdaloues de Saxe, à l'anse faite d'un tortil de ronce, enguirlandée de trois ou quatre fleurettes, et où la blancheur de la porcelaine est semée de petits bouquets: bourdaloues d'une forme plus contournée, plus serpentante, plus amoureuse des parties secrètes de la femme.
* * * * * Dimanche 4 septembre.—Jean Lorrain vient déjeuner, ce matin, à la maison; et confiant en moi, il se répand sur sa jeunesse. Tout gamin, il s'était pris d'une passionnette pour la fille de Gautier, pour Judith Mendès, qui venait aux bains de mer de Fécamp, et comme elle peignait alors, il lui portait son chevalet, lui rendant mille petits services. En récompense, à lui qui ne connaissait et n'aimait que Musset, Judith faisait lire du Victor Hugo et du Leconte de Lisle.
Or, en ces années, le jeune Jean Lorrain avait vingt sous par semaine, et en l'honneur de l'adorée, il se faisait faire la barbe qu'il n'avait pas, et lui apportait, de temps en temps, un bouquet de quinze sous.
Et il se trouvait, que le père de Jean Lorrain, abominait la littérature, et ne voulait pas admettre que son fils en fît un jour, tandis que sa mère, portée vers les choses de l'intelligence avait mis tout son cœur et un peu de son orgueil en lui, si bien que son père jaloux de cette tendresse, l'avait fourré dans un collège à Paris, d'où il ne sortait qu'au Jour de l'An, et aux vacances.
Il y a des moments, où je me demande, si le grand art n'est pas inférieur à l'art industriel, quand celui-ci est arrivé à son summum de la perfection, et si, par exemple, un tableau de coloriste n'est pas inférieur à un flambé hors ligne, et si, si… mais, je ne veux pas pousser la comparaison plus loin, pour que mon ombre ne soit pas lapidée par les critiques d'art de la Revue des Deux Mondes, du XXe siècle.
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Mardi 6 septembre.—Jeand'Heurs. Cinq heures. Le silence montant avec l'ombre dans le parc, qui n'a plus de lumières rasantes qu'en haut de la feuillée, et rien au loin dans les champs, que le coup de fouet lointain d'un paysan, rentrant avec sa charrette.
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