Samedi 30 janvier.—Pour être connu en littérature, pour être universellement connu, on ne sait pas combien il importe d'être homme de théâtre, car le théâtre, pensez-y bien, c'est toute la littérature de nombre de gens, et de gens supérieurs, mais si occupés qu'ils n'ouvrent jamais un volume, n'ayant pas trait à leur profession: l'unique littérature en un mot des savants, des avocats, des médecins.
* * * * *
Mardi 2 février.—Le docteur M*** me disait hier qu'il avait souvent vu Musset prendre son absinthe au café de la Régence, une absinthe qui était une purée. Après quoi, un garçon lui donnait le bras, et le conduisait, en le soutenant, au fiacre qui l'attendait à la porte.
* * * * *
Mercredi 3 février.—Ce soir, chez la princesse, mauvaises nouvelles de Maupassant. Toujours la croyance d'être salé.—Abattement ou irritation.—Se croit en butte à des persécutions de médecins, qui l'attendent dans le corridor, pour lui seringuer de la morphine, dont les gouttelettes lui font des trous dans le cerveau.—Obstination chez lui de l'idée qu'on le vole, que son domestique lui a soustrait six mille francs: six mille francs qui, au bout de quelques jours, se changent en soixante mille francs.
* * * * *
Jeudi 4 février.—En arrivant chez Daudet, en train de s'habiller pour le théâtre, je ne puis m'empêcher de lui dire, que j'aime beaucoup mieux la mort naturelle de la Menteuse, dans sa nouvelle, que sa mort par l'empoisonnement de la pièce. Oui, j'aurais voulu cette femme couchée dans son lit, ainsi que dans la nouvelle, couchée le nez dans le mur, ne répondant pas aux interrogations furieuses, à elle adressées par son mari, qui, alors pris d'un accès de brutalité, la retournerait violemment de son côté, mouvement dans lequel elle expirerait.
Daudet me dit qu'il n'a plus l'émotion du théâtre, qu'il n'en a que la nervosité agacée. La pièce lui a semblé bien marcher à la répétition, mais son frère est venu lui dire, ce matin, que son fils lui avait rapporté, que les corridors étaient tout à fait hostiles à la pièce.
Me voici au théâtre, derrière les dos émotionnés de Mme Daudet et Mme Hennique. Une salle contenant le dessus du panier du tout-Paris, au milieu duquel figure le jeune ménage Daudet-Hugo, et où Jeanne, qui a ressenti, dans la journée, les premières douleurs de l'enfantement, est accompagnée de son accoucheur.
Un premier acte écouté sympathiquement, un second acte, où Burguet a un très grand succès. Ah diable! voilà le troisième acte, presque emboîté de suite, et le dramatique de la scène tué par les rires. Un médecin ridicule, une agonie trop compliquée, la phrase finale: «Ça… c'est ma femme!» mal dite. Toutefois, pour moi la cause de l'insuccès n'est pas due à cela, elle est en ceci: c'est que le dramatique de l'acte, au milieu de détails d'une vérité absolue, ne s'appuie pas sur la vérité d'un être.