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Dimanche 7 février.—Dîner chez Charpentier avec deux femmes, que j'étais curieux de voir de près: Séverine et la femme de Forain.

Séverine, un ovale court, ramassé, dans lequel il y a de tendres yeux, une grande bouche aux belles dents, et de la bonté.

J'ai à table, près de moi, la femme de Forain, un tout autre type, un nez pointu, des yeux clairs sous une forêt de cheveux blonds, couleur de chanvre, ressemblant un rien à une perruque de clown, mais d'un clown finement malicieux. Très câline, avec une note blagueuse dans la voix, elle commence par me dire que le premier dessin qu'elle a fait, a été une copie d'un dessin de mon frère. Puis elle me confie,—j'en doute,—qu'elle est en train, dans ce moment, de déserter la peinture pour la cuisine, qu'elle fait des nouilles comme personne, qu'elle s'est même élevée à la confection des pâtés de foie gras, des pâtés de foie gras avec la croûte, et une croûte, s'il vous plaît, où elle peint des fleurs avec du jaune d'œuf, et des feuilles avec je ne sais plus quoi: de la pâtisserie artistique.

Après dîner je me rapproche de Séverine, et lui demande pourquoi elle ne fait pas un livre. Et la voilà avec son doux parlage gazouillant—elle a une voix harmonieuse, peut-être un peu factice—la voilà, avec ces renversements de figure en arrière, d'une petite fille qui vous parle de bas en haut, et qui montrent, dans son plaisant minois, la limpidité du bleu de ses yeux, l'émail de ses dents, la voilà, qui me dit que cela ne lui est pas possible; qu'à l'heure présente, elle publie six articles par semaine. Et elle ajoute qu'elle n'est pas attirée par le livre, mais bien par le théâtre, déclarant, du haut d'une vue assez profonde de l'époque, que dans ce moment, où tout se précipite, il est besoin du succès immédiat, qu'il n'y a pas pour les gens de l'heure présente, à attendre les revanches, que des oseurs, comme mon frère et moi, ont obtenues, que du reste, elle trouve, que le théâtre est un meilleur metteur en scène de la passion que le livre. Comme je lui parle des obstacles, des empêchements qu'on rencontre au théâtre, elle m'affirme—et sa figure prend un caractère de résolution—qu'elle a une volonté, que rien ne décourage, que rien ne rebute, et qui arrive toujours au but qu'elle s'est fixé.

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Jeudi 18 février.—Dîner chez Daudet avec les ménages Rodenbach, Jeanniot, Frédéric Masson, et Rollinat, et Scholl.

Scholl a été vraiment, tout le dîner, avec une voix enrouée, me rappelant celle de Villemessant, verveux, drolatique, abondamment spirituel, et cela aujourd'hui, sans aucune férocité contre personne. Il a travaillé à séduire le monde d'ici, et il a tout à fait réussi. Et vraiment, quand on réfléchit à la dépense de substance cérébro-spirituelle, faite par cet homme de soixante ans, tout le long des heures des journées de tous les jours, on est étonné de la vitalité intelligente de ce puissant Bordelais.

Il disait joliment, que je ne sais quel cercle de province lui avait fait écrire par son secrétaire, qu'un schisme s'était produit entre les membres, à propos de la manière, dont on devait prononcer son nom, et que de forts paris avaient été engagés… Interrogation à laquelle il répondait: «Comment prononce-t-on chez vous schisme?»

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