—Enfin, je ne pars pas pour la Chine… Et quand je reviendrai, rien ne nous empêchera de recommencer ces si bonnes années-là, n'est-ce pas?

Et disant cela, il sentait bien que leur vie à deux était à jamais finie, et que c'était un dernier adieu qu'il faisait ce soir-là à la grande amitié de sa vie.

—Mais,—reprit-il,—je ne puis te laisser comme ça sur le pavé… sans un sou…

—Oh! j'ai ma chambre… j'ai le temps de me retourner…

—C'est que je vais te dire…—fit Coriolis d'un ton embarrassé,—nous avions, tu sais, encore une année de bail… Eh bien! Manette a trouvé moyen de relouer… Elle a tout arrangé… Il y a un marchand qui doit venir prendre les meubles… Par exemple, tu sais, les tiens… ceux de ta chambre… tu me feras plaisir de les garder… Oui, je me remeublerai… Nous renvoyons aussi les domestiques… Manette a trouvé des parentes qui ne sont pas heureuses, des cousines à elle… Nous serons cent fois mieux servis… Mais voyons, ce n'est pas tout cela, qu'est-ce qu'il te faut?

—Rien,—dit en relevant la tête Anatole, blessé d'être ainsi chassé par la femme à peu près de la même façon que les domestiques étaient renvoyés.—Merci… J'ai encore les cinq cents francs que tu m'as fait gagner, le mois dernier, pour le plafond de cet imbécile…

Le mensonge était héroïque: les cinq cents francs avaient roulé dans ce grand trou de toutes les petites dettes d'Anatole, qui semblait se creuser sous tous les à comptes qu'il y jetait.

—Bien vrai?—fit Coriolis soulagé, débarrassé de l'idée d'une lutte à soutenir avec Manette.—Ah! dis donc, tu sais, si tu avais des moments durs, si tu étais brûlé au Spectre solaire, tu peux tout prendre chez Desforges sur mon compte, je l'ai prévenu… Voyons, qu'est-ce que tu vas faire?

—Je ne suis pas encore mort de faim… Je vais tâcher que ça continue…

—Tiens, je me fais des reproches de t'avoir laissé paresser… j'aurais dû te faire travailler… Mais tu me faisais tant rire, que je n'ai jamais eu le courage…