—Mais vois-tu ce qu'il faut manger,—lui dit une fois l'ancien chef,—au premier argent que nous aurons, j'en fais un, tu verras! Un faisan à la Géorgienne!… C'est qu'il faut du raisin.

—Oh!—dit négligemment Anatole,—j'en ai vu chez Chevet… vingt francs la boîte, mon Dieu…

—Écoute!—fit le chef, et se mettant à parler comme un livre de cuisine,—tu vides, tu flambes, tu trousses ton faisan… tu le bardes, tu le mets dans une casserole… ovale, la casserole… tu enlèves avec précaution les pellicules d'une trentaine de noix fraîches, et tu les mets dans la casserole.

—Bon!

—Tu écrases dans un tamis deux livres de raisin et la chair de quatre oranges… tu verses cela sur ton faisan, tu ajoutes un verre de Malvoisie, autant d'infusion de thé vert… Tout cela sur le feu, une heure avant de servir, et lorsque c'est cuit… tu as ajouté, bien entendu, gros comme un œuf de beurre fin… Tu passes les trois quarts de la cuisson à la serviette pour la réduire avec une bonne espagnole… Tu sers… Et ce que c'est bon! Ah! mon ami!

—Assez!—dit d'un ton impératif Anatole.

—Oui, assez,—dit mélancoliquement l'ancien chef de cuisine du prince Pojarski.

Tous deux commençaient à trop souffrir de ce supplice abominablement irritant, torture de tentation pareille à celle qu'auraient des naufragés si, dans le ciel au-dessus d'eux, le Parfait Cuisinier s'ouvrait avec des recettes écrites en lettres de feu.

XXXII

Par une journée de froid noir, en décembre, où ils étaient restés au lit, couchés avec leurs vareuses, à jouer au piquet, il leur prit l'idée d'aller se chauffer gratis dans un endroit public.