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Il faut que nous en prenions notre parti, nous sommes des auteurs immoraux, et nous ne sommes pas des carcassiers. Mais il n'y a pas qu'une carcasse dans une pièce, il y a autre chose dans la nôtre.
Théophile Gautier y trouvait une qualité, qu'il nous reconnaissait seuls posséder: une langue littéraire parlée. Et pour moi une langue nouvelle, c'est presque l'unique renouvellement dont est susceptible le théâtre. Une langue, où il n'existera plus de morceaux de livres, plus de phraséologie où passera le mot d'auteur, et où cependant le public sentira que c'est un lettré qui a fabriqué les paroles sortant de la bouche des acteurs, voilà la révolution à tenter! Et cette révolution, nous l'avons essayée, essayée seulement. Ah! si nous avions pu écrire une seconde pièce d'amour, celle-là, je vous en réponds, eût été balayée de tout jargon romantique ou livresque, et l'on n'y eût pas rencontré une phrase comme celle-ci: «Vous étiez dans mes rêves comme il y a du bleu dans le ciel», une phrase pas mal rédigée tout de même, mais appartenant au vieux jeu. Que ne l'avez-vous supprimée, me dira-t-on? C'est qu'il ne s'agit pas de la supprimer et que le talent serait de la remplacer, celle-ci ou toute autre du même genre, par un équivalent apportant une note poétique, lyrique, idéale, de la même valeur, et un équivalent pris dans le vrai de la langue d'un amoureux.
Or, cela je le déclare tout à la fois le comble de la difficulté et le summum de l'art dramatique des années qui vont venir,—et je me trouve tout seul, pas assez fort pour y arriver.
Il était besoin, pour le tenter et peut-être réussir, de continuer à avoir pour collaborateur un poète doublé d'une oreille particulière, un original passant des heures entières, aux Tuileries, à entendre causer des bébés, pour le seul plaisir de surprendre la syntaxe de leurs phrases enfantines.
Maintenant, n'y aurait-il pas dans notre pièce une seconde qualité que personne n'a remarquée? Si Henriette Maréchal n'étale pas absolument sur les planches des morceaux de notre vie, elle y apporte, tout le temps, les attitudes morales des deux frères, quand le jeune tombait amoureux. Elle redit sous des formules plus étudiées, avec des expressions plus littéraires, mais elle ne fait que redire les ironiques petites chamaillades, le tendre ferraillement d'esprit de ces moments-là,—en un mot le fraternel duel à huis clos de l'Expérience et de l'Illusion. Elle donne au public la note du scepticisme blagueur du vieux, et de l'appassionnement un peu ingénu de l'adolescent. Elle retrace enfin avec des souvenirs bien personnels et vécus—l'expression est acceptée aujourd'hui—des sentiments qui ont le mérite de représenter rigoureusement, à la scène, les sentiments humains et contradictoires de deux hommes d'âge différent, confondus et mêlés dans une même existence.
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J'ai avancé, dans ma préface, que je regardais le théâtre comme un genre arrivé à son déclin. Le théâtre, pour moi, me semble le grand art des civilisations primitives. Ainsi, du temps d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide, le théâtre est toute la littérature de la nation. Bien des années après, sous Louis XIV, dans une autre patrie de l'intelligence et du goût, le théâtre est encore presque toute la littérature; mais peut-être déjà, en ce XVIIe siècle, quelque gourmet de belles-lettres néglige, un soir, de se rendre à une comédie de Molière, pour lire au coin de son feu, les CARACTÈRES de La Bruyère. Et aujourd'hui, qui pourra nier qu'une SAPHO ou qu'un ASSOMOIR ne prenne pas l'attention de la France, tout autant qu'une pièce d'Émile Augier ou d'Alexandre Dumas fils? Au XXe siècle que nous touchons, quelle place aura donc le livre et quelle place aura le théâtre?
À cette concurrence redoutable faite déjà aujourd'hui par le livre au théâtre, je ne veux pas répéter les causes particulières et accidentelles qui me font voir, dans un avenir prochain, sa lamentable déchéance. Non, l'art dramatique ne deviendra pas tout à fait ce que j'ai prédit: «Quelque chose digne de prendre place entre des exercices de chiens savants et une exhibition de marionnettes à tirades», non, mais toutes les scènes de la capitale sont fatalement destinées à se transformer en des Édens, plus ou moins dissimulés.
Enfin, puisque le théâtre n'est pas encore mort et qu'il a peut-être devant lui la durée cahin caha, qu'on prête à cette heure à la religion catholique, moi qui ne crois pas au théâtre naturaliste, au transbordement, dans le temple de carton de la convention, des faits, des événements, des situations de la vraie vie humaine: voici ma conviction. L'art théâtral, cet art malade, cet art fini, ne peut trouver un allongement de son existence que par la transfusion, dans son vieil organisme, d'éléments neufs, et j'ai beau chercher, je ne vois ces éléments que dans une langue littéraire parlée et dans le rendu d'après nature des sentiments,—toute l'extrême réalité, selon moi, dont on peut doter le théâtre.