Toujours en cette année 1807, Hokousaï publie l'illustration des cinq premières séries du Shimpèn Souikuo Gwadén, NOUVEAU COMMENTAIRE ILLUSTRÉ DE SOUIKO: un roman historique chinois, écrit sous la dynastie des Song par Sétaï-an, et présenté au public japonais dans une traduction arrangée par Bakin et Ranzan, publiée en neuf suites de dix volumes, dont la sixième, la septième, la huitième n'ont vu le jour, après un intervalle de trente ans, qu'en 1838 et années suivantes;—ces neuf séries composant un roman de quatre-vingt-dix volumes dont Ranzan a écrit quatre-vingts volumes.

L'illustration de ce roman célébrant les exploits guerriers de cent huit héros chinois, qui meurent tous l'un après l'autre, et qui n'est qu'une suite de duels mortels, de combats, de batailles, débute par la portraiture effrayante de neuf de ces héros, portraiture suivie du renversement d'un monument sacré d'où sortent, comme d'une éruption de volcan, toutes les dissensions et les guerres de ces années.

En même temps que le roman est une glorification de ces cent huit héros, c'est déjà un pamphlet contre la corruption gouvernementale de la Chine de ce temps, et un prêtre, qui revient dans toutes les pages, une barre de fer à la main comme bâton, apparaît comme le grand justicier de cette épopée. Une des planches de l'illustration qui a une réputation au Japon, et dont les artistes s'entretiennent comme d'un tour de force, est la composition où l'artiste représente ce prêtre poursuivant un fonctionnaire prévaricateur qui s'est jeté sur un cheval que, dans sa terreur de la barre de fer, il n'a pas vu attaché, et dont l'effort impuissant pour prendre le galop a fourni le Géricault le plus mouvementé qui soit.

C'est aussi, dans cette pile de livres, un étonnement, même pour les Chinois de trouver une Chine si exactement rendue avec ses costumes, ses types, ses habitations, ses paysages, chez un artiste qui ne l'a pas vue et qui a eu à sa disposition d'assez pauvres éléments de reconstitution du pays.

Et tout le temps, dans ces trois premières séries de puissants dessins, comme le dessin du guerrier Boushô étranglant un tigre, d'une grandeur telle qu'on le voit porté par plus de vingt hommes dans une autre planche; le dessin du même guerrier jetant par-dessus sa tête un colosse à terre, dont la chute forme la courbe d'un corps brisé, déjà mort; le dessin du même guerrier, deux têtes coupées à côté de lui, et écrivant sur un mur, avec le sang de ces têtes, que c'est lui qui a tué ces malfaiteurs.

Un dessin, d'un caractère indicible, montre un assassin, vu de dos, une main tenant son sabre prêt à frapper derrière lui, son autre main serrant à la gorge sa victime, un dessin où il n'y a d'ombré que ses cheveux et où le reste de l'assassin est dans la lumière d'un croquis esquissé seulement avec des traits.

Un autre dessin, d'une grâce douloureuse, est une scène de torture représentant une femme suspendue en l'air, les bras attachés derrière le dos, sa tête tombée de côté contre une de ses hanches, ses pieds dans le vide cherchant la terre.

Dans ces séries, Hokousaï tente—et je crois là seulement,—de tirer un parti pittoresque, dans ces compositions, de l'escalier, de l'escalier extérieur des habitations chinoises et japonaises, tente de représenter des scènes d'intérieur coupées par la montée ou la descente au premier plan d'un homme ou d'une femme dans un de ces escaliers aériens,—et c'est vraiment d'un très joli effet.

Dans la quatrième série, après un dessin représentant un médecin pansant la blessure faite dans le corps du guerrier Liô par une flèche qu'il vient de retirer et qu'il tient dans sa bouche, c'est une suite de violents, de colères, d'homicides dessins. Ici c'est un guerrier qui tombe avec son cheval dans un précipice, le cheval cabré dans le vide du trou noir sans fond, un dessin où il y a la furia d'un croquis de Doré réussi; là c'est l'herculéenne cavalière Itijôsei faisant un prisonnier qu'elle immobilise emprisonné dans son lasso; plus loin, un homme qu'un guerrier décapite d'un coup de sabre, et dont le tronc s'affaisse, pendant que sa tête, projetée en l'air, retombe d'un côté, son chapeau de l'autre.

L'amusant, chez Hokousaï, c'est la variété des sujets. Au milieu de ces féroces épisodes de la guerre, voici tout à coup, dans la sixième série, un palais féerique au haut d'un rocher auquel on arrive par des ponts, des escaliers, une montée d'un pittoresque charmant: palais né dans l'imagination du peintre au fond de son atelier. Et, à côté de cette architecture poétique, des dessins d'un naturel, comme cet homme qui dort la tête sur une table, visité par un rêve paradisiaque; comme cette société sur un pic de montagne, saluant le lever du soleil, les robes et les cheveux flottants et soulevés derrière eux par l'air du matin.