Vendredi 2 mai.—Maintenant que le Figaro a dit à mon propos: «Tue!» tous les autres journaux, grands et petits, crient: «Assomme!» et c'est sur toute la ligne un éreintement général.
Je crois avoir raconté quelque part, que tout enfant, mon père m'emmenait dans un cabinet de lecture du passage de l'Opéra, puis après avoir parcouru les journaux, me laissait presque toujours, sur ma demande, enfoncé dans la lecture d'un roman, où, en ce temps, il était éternellement question de palicares héroïques. Et au bout d'une heure ou deux, de marche et de contremarche sur le boulevard des Italiens, en politiquant avec d'anciens compagnons d'armes bonapartistes, mon père venait me rechercher pour une grande promenade avant dîner.
Ce cabinet de lecture où j'ai été imaginativement si heureux, tout enfant, ce cabinet de lecture, qui est resté à peu près ce qu'il était, en ces vieilles années, c'est là où je lis tous les jours les attaques et les férocités contre l'auteur de CHÉRIE.
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Samedi 3 mai.—Je relis aujourd'hui les LIBRES PENSEURS de Veuillot. C'est sublime, comme dédain du nombre, comme révolte d'un seul contre toute une société et tout un temps.
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————J'ai reçu, ces jours-ci, une lettre de faire-part m'annonçant la mort d'une cousine, complètement perdue de vue, depuis nombre d'années.
C'est drolatique, le souvenir que réveille chez moi, cette lettre bordée de noir. J'étais encore un enfant, mais un enfant à la pensée déjà préoccupée du mystère des sexes et de l'inconnu de l'amour. Je passais quelques jours de vacances chez cette cousine nouvellement mariée, et qui était jeune et jolie et blanche comme une Flamande. Le ménage me traitait sans conséquence, et à toute heure, qu'il fût couché ou non, je pénétrais dans leur appartement. Un matin que j'allais demander au mari de m'attacher des hameçons à une ligne, j'entrais dans leur chambre à coucher sans frapper. Et j'entrais, au moment où ma cousine se trouvait la tête renversée, les jambes relevées et écartées, le derrière soulevé sur un oreiller—et son mari tout prêt à faire acte de mari. Une bousculade des deux corps, dans laquelle le rose derrière de ma cousine disparut si vite, que j'aurais pu croire à une hallucination… mais la vision cependant me resta. Et ce rose derrière, sur un oreiller à grandes dents festonnées, fut jusqu'au jour, où je connus Mme Charles, le doux et excitant spectacle que j'avais le soir, avant de m'endormir, sous mes paupières fermées.
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Lundi 5 mai.—De quelque aes triplex qu'on soit muré, l'attaque journalière creuse en l'homme de lettres, le petit trou noir que fait la goutte d'eau dans le rocher. Mais voilà qu'au milieu de mon navrement m'arrive une lettre réconfortante. Elle contient cette phrase sortie, dit le correspondant, d'une des plus jolies bouches de Paris: «Nous devons empêcher nos maris de lire CHÉRIE, ça leur en apprend trop sur notre passé!»