Mon cher Louis,
Du reste, mes affaires vont assez bien. Outre les 1,200 fr. de rente que tu as entre les mains, il y en a encore 1,400 entre celles de M. Baguenault, banquier, plus 11,008 francs en caisse chez lui, et 12 à 15 à recevoir ici. Mon engagement est fini, on m'a fait des propositions extravagantes pour me retenir, que j'ai refusées. On s'est rebattu sur mon fils; j'ai refusé de même, Édouard ayant besoin de Paris pour son talent. Je suis en attendant les papiers qui me sont nécessaires, pour partir à Moscou. J'ai vendu tous mes effets, voitures, chevaux et autres, et je bous d'impatience, attendu qu'il m'est promis par le ministre l'ordre de Sainte-Anne pour récompense de mes services, et que de jour en jour je l'attends.....
Ce 2 mars 1820, Moscou.
Mon cher Louis,
J'ai fait de bonnes affaires ici. Je rapporte une énorme quantité de curiosités, telles que pierres gravées et bijoux. J'ai reçu beaucoup de cadeaux. Enfin je suis fêté d'une manière extraordinaire, et s'il ne m'arrive pas d'être malade en route, tu me verras à Paris fort content. En cas de malheur, tu sauras qu'il me reste encore 16 à 17,000 francs sur M. Baguenault, banquier. J'en rapporte encore 10,000 et un peu plus de 25,000 livres de boîtes dorées, de bagues en brillants et autres pièces précieuses, turquoises superbes, talismans turcs et arabes, antiques, pierres gravées de toute espèce. Tu vois que mon voyage a mieux fini qu'il n'avait commencé. Mes tableaux ici font fureur. J'ai constamment cinq à six seigneurs qui se les disputent, à mesure que je les fais, et j'en profite pour leur vendre plus cher...
Moscou, ce 15 mars 1820.
Mon cher Louis,
Je me porte bien et j'ai vendu ici pour près de 8,000 fr. de tableaux, et comme il m'en restait encore pour près de 30,000 francs, et que je n'ai pas le temps de les vendre comme je le désirerais, j'ai pris le parti de les troquer contre de belles pierres gravées et beaux camées antiques et autres bijoux et curiosités de facile transport, ayant l'intention, à mon passage en Allemagne, de tâcher de m'en défaire avec avantage. Nous sommes ici continuellement en bombance, les seigneurs nous envoient leurs voitures, et nous allons de fêtes en fêtes..... Voilà enfin notre voyage qui tire à sa fin, assez heureusement; nous passons par Vienne et Munich après avoir traversé la Pologne et la Russie dans sa plus grande longueur, et le résultat sûr dudit voyage est 60,000 fr., 25,000 à 30,000 fr. d'objets précieux, et la croix de Sainte-Anne: toutes ces choses ne sont pas trop bêtes, et il me semble que cela valait la peine de les venir chercher. J'ai bien souffert à la vérité, mais je crois cependant que je rapporterai mes os dans ma patrie.
Si tu vois Maillard, préviens-le de mon arrivée; je rapporte en France du lapis, du superbe outremer venant des Indes et de la Chine par les Boukares, de plus la collection complète des jades, agates, marbres, porphyres de Sibérie et d'Asie, en outre plus de cinquante bagues antiques, camées, pierres gravées et autres; en plus, j'ai reçu des cadeaux de plusieurs seigneurs et j'en ai d'un prince Baratinski et de Yousof et d'un comte Golowine[71]. J'ai aussi une collection de belles améthystes, topazes, aigues-marines, rubis, émeraudes, opales et cornalines... J'ai brocanté dans cette ville comme un diable. L'outremer se vend ici à la livre. Je n'exporte pas de fourrures, elles sont ici plus chères qu'à Paris...