Ce fut le 29 septembre que le sire de Corthuy quitta Jérusalem pour se rendre à Damas et de là à Beyrouth. Quoique la route directe de Damas ne passât point par Ramla, et malgré les ravages que la peste venait d'y exercer, il voulut voir cette ville où l'on attendait d'ailleurs une caravane à laquelle il comptait se joindre.

Deux moines qui allaient à Damas voyageaient dans sa compagnie; il avait pour guide un chrétien de la ceinture, appelé Hélie, et pour chef de ses muletiers le nommé Abas qui devait le pourvoir de mules et payer les péages sans nombre dont la route était semée. L'accord conclu à ce sujet avait été fait par écrit, et le père gardien du mont de Sion, qui était de Plaisance, en avait remis à Anselme une expédition en langue italienne[63].

En approchant de Rama ou Ramla, nos voyageurs furent charmés de l'aspect de ce bourg, «petit, mais agréable et orné de belles tours.» A peu de distance est Jaffa qui servait de port à Jérusalem. C'était là qu'abordaient les galères et autres vaisseaux qui portaient d'ordinaire les pèlerins chrétiens. A leur arrivée, ceux-ci étaient enregistrés et déposés dans un souterrain en ruine, jusqu'à ce qu'on fût convenu du tribut qu'ils avaient à payer.

Le Chevalier et sa suite furent logés à Ramla dans un grand bâtiment acquis, ainsi que nous l'apprend Breidenbach, par Philippe le Bon pour servir à héberger les pèlerins, et confié par ce prince aux frères du mont de Sion. C'était un bel édifice; mais l'on y manquait de tout.

A peine nos voyageurs y étaient-ils entrés, qu'ils virent, non sans une juste inquiétude, le peuple s'assembler, en tumulte, autour de ce bâtiment. Cette agitation était produite par les ravages qu'exerçaient sur la côte des pirates chrétiens montés sur deux galères; ils capturaient les vaisseaux des Maures, enlevaient les habitants, massacraient tout ce qui faisait résistance. La population de Rama, exaspérée par ces violences, avait résolu d'en tirer vengeance sur les Francs que le hasard mettait à sa merci: «Qu'ils meurent!» vociféraient les uns. «Qu'on nous les livre!» disaient les plus humains; «nous en ferons nos esclaves comme ces infidèles le font de nos compatriotes.»

Déjà ils s'apprêtaient à mettre eux-mêmes leurs menaces à exécution, lorsqu'un mouvement se fait dans la foule. Nos Flamands voient paraître au milieu d'elle l'un des principaux seigneurs de la cour du Soudan: c'était l'émir Fakhr-Eddin ou Faccardin, comme l'appelaient les Latins, nom rendu célèbre par un chef des Druses, qui le porta dans le siècle suivant. Ce dernier s'empara d'une partie de la Palestine, dont il fut ensuite dépossédé par Ibrahim, pacha du Caire[64].

La similitude de noms autoriserait-elle à conjecturer que notre Fakhr-Eddin fut le prédécesseur de l'autre? La singulière prétention de cette famille d'être issue de Godefroy de Bouillon concourrait alors à expliquer l'appui aussi opportun qu'inattendu et les égards dont le Chevalier fut l'objet de la part d'un ennemi de sa foi. Convenons-en, pourtant, ce serait une hypothèse élevée sur une base bien fragile; nous aimons mieux, et cela est plus juste, faire honneur de ce qui va suivre au noble caractère et aux généreuses sympathies de l'émir.

Dès qu'il fut à portée de se faire entendre, imposant du geste le silence et élevant la voix: «Arrêtez, mes amis!» s'écria-t il, «ces gens sont innocents; vous allez en juger vous-mêmes: qu'on les amène devant moi.»

Cet ordre ayant été promptement exécuté:

—«Que tardes-tu?» dit-il au chevalier brugeois, «Ignores-tu peut-être que deux bonnes galères se trouvent à peu de distance, toutes prêtes à te recevoir?»