—«Je me garderais bien de m'y présenter,» repartit sagement Anselme; «ceux qui les montent ne sont pas seulement tes ennemis, ils le sont de tout le monde. Ce sont des brigands et des écumeurs de mer, qui excitent en tout lieu l'horreur comme ils exercent partout le pillage.»

L'émir sembla ravi de cette réponse. Se tournant aussitôt vers le peuple: «—De quoi, dit-il, ces pauvres gens sont-ils coupables? Ne le voyez-vous pas? ils redoutent ces infâmes corsaires autant que vous.» Ces paroles et l'autorité de celui qui les prononçait, apaisèrent le tumulte, et la foule se dissipa.

Les galères dont le voisinage avait failli être si fatal à Anselme Adorne, ne laissèrent pas de le forcer à changer quelque chose à son plan. Il se vit contraint de s'éloigner de la côte. Il fit route avec son libérateur qui était accompagné de ses fils déjà habitués à manier les armes et de plusieurs Mamelucks dans leur brillant costume. Cette belle troupe galopait joyeusement avec une insouciance guerrière. On dîna dans un petit bourg, dont le principal magistrat s'empressa, suivant l'usage, d'accueillir et de régaler de son mieux l'émir. Pour nos voyageurs, ils se retirèrent à l'écart, près de leurs mulets, pour s'asseoir à un modeste repas; mais bientôt des serviteurs vinrent leur apporter, de la part de Fakhr-Eddin, des mets de sa table, qu'il leur envoyait.

Il en agit de même le lendemain; et lorsqu'il se sépara du sire de Corthuy, voulant continuer encore à veiller à la sûreté de celui-ci, il lui donna un de ses Mamelucks pour le recommander au premier chef qu'il devait rencontrer sur sa route.

Après avoir traversé Nazareth, simple groupe de cabanes éparses, et contemplé l'aspect imposant du Thabor, notre Chevalier passa par le bourg de Reyné[65], où la populace, non contente de l'avoir accablé d'injures, le poursuivit lui et sa suite à coups de flèches. L'interprète Hélie ne songea qu'à fuir; quant au Mameluck, il n'en est plus parlé: il avait sans doute accompli sa mission et cessé d'accompagner les voyageurs.

A Jefferkin, l'antique Capharnaüm, quatre à cinq mille Sarrasins étaient réunis pour une grande foire: on y faisait beaucoup d'affaires, surtout en hommes et en femmes, qui étaient exposés en vente, nus comme des animaux. Toute la multitude qui se trouvait assemblée là se mit à entourer Anselme et ses compagnons, et à les considérer bouche béante comme s'ils eussent été quelques monstres bizarres, quelques sauvages amenés de pays inconnus. Heureusement, l'attention de la foule était tellement absorbée par ce spectacle, qu'on laissa passer les chrétiens sans songer à les inquiéter.

Le 11 octobre, ils atteignirent la mer de Galilée ou de Tibériade, traversée par le Jourdain dont ils virent l'entrée et la sortie. Ce lac, fort poissonneux, leur parut très-agréable à voir et ils en trouvèrent l'eau excellente.

Au nord de la mer de Galilée est la ville de Saphet avec un château bâti sur une montagne escarpée. Suivant notre manuscrit, c'était la meilleure forteresse de la terre sainte; mais les Templiers qui en avaient la garde se la laissèrent honteusement enlever par le Soudan[66], au grand détriment de la chrétienté. Vertot vante, au contraire, la valeur et la fidélité pour leur religion, dont les Chevaliers du Temple auraient fait preuve lors du siége de Saphet. «Après une longue défense,» dit-il dans son Histoire de l'ordre de Malte (tome I, livre 3), «le prieur du Temple, qui en était gouverneur, voyant tous ses ouvrages ruinés, fut obligé de capituler.» Mieux eût valu cependant, pour les défenseurs de la place, périr sur la brèche; car ils n'eurent après que le choix entre l'apostasie et la mort, que, suivant le même historien, ils subirent héroïquement.

Le soir, le baron de Corthuy atteignit Jebeheseph que son Itinéraire désigne comme l'antique Sichem ou Sicar; mais on s'accorde à placer ce lieu où se trouve aujourd'hui Naplouse, que notre voyageur avait dépassée avant de voir le Thabor, Nazareth et la mer de Galilée. Il est peu probable qu'il eût ainsi rebroussé chemin. Quoi qu'il en soit, il fut logé près de Jebeheseph, dans un fondaco magnifiquement construit en marbre blanc. Devant la porte de l'édifice, on voyait un puits revêtu de marbre et orné de sculptures, qu'on disait être celui de Jacob et de la Samaritaine. Les Flamands étaient empressés de le visiter; cependant ils ne purent le faire que durant la nuit et en silence, car les musulmans qui avaient ce puits en grande vénération, en défendaient l'accès aux chrétiens.

Une route, périlleuse par les précipices dont elle est bordée, conduisit Anselme et ses compagnons, à travers de pittoresques vallées, à Monchic, où il arriva vers l'heure de midi. Il fit halte, hors de la ville, dans une vaste caverne assez semblable à celle du mont Gargan près de Manfredonia, dans la Pouille, mais plus considérable: elle pouvait contenir mille cavaliers avec leurs montures. C'est là, assurait on, que se cacha David et qu'il coupa un pan de la robe de Saül[67].