Oui, cette politique méditerranéenne est, à mon sens, une des plus conformes à nos intérêts immédiats ; elle est simple, logique, avantageuse ; elle doit donner des résultats. Et c’est parce que j’ai cette conviction que je publie ces notes sur la Turquie d’Asie, m’estimant très heureux si j’indique à l’activité française des débouchés peu connus.

E. D.

PREMIÈRE PARTIE
LE PAYS. — LES MŒURS. — LES HABITANTS

CHAPITRE PREMIER
LA VILLE DE BROUSSE

Le vilayet de Hudavendighiar. — Brousse, l’ancienne capitale. — La ville sainte. — La route de Moudania. — Les rues de Brousse. — L’activité commerciale. — Le khan. — Le bazar. — Le Tcharchi. — Nonchalance et misère. — Les amusements. — Les semaines des trois dimanches. — Le kief. — Les jardins de Set Bachi. — Le théâtre de Brousse. — Molière et Shakespeare en Asie-Mineure. — S. A. Ahmed Vefyk Pacha. — La promenade d’Adjemler. — La colonie européenne. — Les communautés chrétiennes et la tolérance religieuse. — Les mosquées. — Les turbès. — Les fondations pieuses.

Le vilayet de Hudavendighiar est un des plus fertiles de la Turquie d’Asie et un des plus riches en productions de toutes sortes. Il comprend une partie de l’ancienne Phrygie, de la Mysie et de la Bithynie. Il s’étend d’Angora, à l’est, jusqu’à Aïvalik à l’ouest, au sud jusqu’à Konieh, et ses extrémités nord sont baignées par le golfe de Ghemlek et la mer de Marmara. Sa population est composée de deux tiers à trois quarts de musulmans, et de un quart à un tiers de chrétiens, grecs, orthodoxes, arméniens grégoriens, arméniens catholiques et protestants de l’église libre.

D’après le dernier recensement, la population totale est d’environ 505,573 habitants mâles, se divisant ainsi : 418,606 turcs, 68,842 grecs orthodoxes, 24,125 arméniens et autres. Le chiffre des Européens est très restreint. L’élément français, qui est le plus important, ne compte pas plus, dans toute l’étendue du vilayet, de 80 personnes, y compris femmes et enfants, ainsi réparties : 64 à Brousse, 10 à Biledjik, 6 à Ouchak.


Brousse, l’ancienne Prusium, est le chef-lieu de ce vilayet et le siège du gouverneur général. Conquise en 1328 sur les empereurs grecs par Orkhan, le Gahzi, le Victorieux, elle devint et resta la capitale de l’empire ottoman jusqu’à la prise d’Andrinople. Avant la conquête de Brousse, en effet, Osman, père d’Orkhan, qui le premier avait pris le titre de Padischahi ali Osmani, souverain des Ottomans, avait pour résidence Yeni-Cheir d’où il pouvait surveiller Nicée et Nicomédie. Mais l’importance de Brousse, sa situation exceptionnelle, devaient forcément décider Orkhan à y établir le siège de son gouvernement.

Lorsque la prise de Karassi lui eut assuré quelques années de paix, Orkhan s’occupa d’affermir les institutions établies par son frère Ala-Eddin et se signala par des fondations pieuses. Brousse fut, sous ce rapport, favorisée entre toutes. Les riantes vallées de l’Olympe se peuplèrent de derviches, de santons et d’abdahs. Là habitaient : Gerlek Baba, le père des cerfs, ainsi nommé parce qu’il faisait sa monture d’un de ces animaux ; Dogli-Baba, qui ne se nourrissait que de lait caillé ; Abdal-Murad et Abdal-Musa, qui accompagnèrent Orkhan à la prise de Brousse, le premier combattant avec un sabre de bois, le second tenant des charbons ardents sur du coton. Les savants et les poètes ne furent pas moins favorisés. Les mollahs David de Césarée et Tadscheddin le Kurde dirigèrent les écoles de Nicée, et le Persan Siman fut comblé de bienfaits[1].