[1] De la Jonquière, Histoire de l’Empire ottoman.

Même quand elle fut déchue du rang de capitale, Brousse continua d’être le centre des savants, des gens de lettres, des solitaires.

Dans les mosquées de la ville reposent les six premiers souverains de l’empire, avec leurs femmes, leurs filles et vingt-six princes de leur sang. Leur faisant cortège jusque dans la mort, les plus illustres vizirs et beylerbeys, près de cinq cents pachas, cheiks, professeurs, poètes, légistes, dorment leur dernier sommeil autour des premiers padischahs.

C’est la ville sainte de l’empire ottoman.


C’est aussi une des plus coquettes et des plus gracieuses villes d’Asie, — vue à distance.

Quand, arrivant par la route de Moudania, on entre dans la vaste plaine de Brousse, on aperçoit de très loin les blanches mosquées aux minarets élancés qui, au milieu d’un fouillis de masures en bois, s’étagent sur les contre-forts du massif de l’Olympe. L’œil ne saisit d’abord que ces taches blanches qui se profilent au pied de ces hautes et sévères montagnes. On dirait une troupe de nymphes rieuses dansant une ronde autour d’un colosse.

Cette illusion et ce charme disparaissent, malheureusement, aussitôt que l’on entre dans la ville. Des rues étroites, escarpées et tortueuses ; des entassements de maisons sillonnées par des ruelles, pleines d’immondices, où l’air circule à peine ; des constructions en ruines, pans de murs branlants, attestations durables des tremblements de terre et des incendies ; des masures en bois, pourries et rongées par les ans, s’inclinant vers la terre, comme des carcasses usées, ou s’affaissant à droite, à gauche, se soutenant mutuellement par un miracle d’équilibre ; pour chaussée un cailloutis défoncé par les pluies d’orages, impraticable aux voitures européennes, — voilà l’aspect physique de la vieille ville.

Derrière les vitres des multiples fenêtres qui ornent chaque maison, à travers les loques bariolées qui servent de rideaux, apparaissent les visages, souvent gracieux, des grecques et des arméniennes dont les grands yeux noirs scrutent curieusement le passant, le déshabillent, pour ainsi dire. Quelques-unes, les vieilles surtout, ne craignent point de mettre hardiment la tête hors la fenêtre ; et ces figures ridées, vieillies avant l’âge, encadrées dans des chevelures surchargées de fleurs, à la mode du pays, donnent à l’étranger un premier mouvement de répulsion dont il a peine à se défendre.