Dans les rues, le matin, avant la chaleur, c’est un va-et-vient incessant.

Voici les interminables convois de muletiers qui portent le bois nécessaire aux filatures ; quelquefois mulets, chevaux ou ânes sont chargés des deux côtés de longues traverses d’arbre, entier souvent, qui battent encore les pavés à dix mètres en arrière ; le moindre obstacle arrête le convoi, et alors les muletiers de lancer des imprécations qui, en turc, bravent absolument l’honnêteté, de rouer de coups les pauvres bêtes qui n’en peuvent mais.

Voici venir, d’un autre côté, une longue file de chameaux, allant à la queue leu leu, attachés, et précédés du chef chamelier monté sur un petit âne, harnaché de tresses de couleurs rouges, blanches, vertes, ornementées de longs glands multicolores.

Des grincements rauques, perçants, qui produisent sur les nerfs et le tympan la même impression que peut produire un couteau ébréché entamant un bouchon de liège, annoncent de très loin l’arrivée des arabas ; ce sont de petites charrettes tout en bois mal équarri qui servent au transport dans les localités où existent des semblants de routes ; elles avancent lentement, traînées par de placides buffles que les horribles grincements des essieux jamais graissés ne parviennent pas à émouvoir.

Et puis, c’est un troupeau de moutons qui vient encombrer la rue ; ce sont des villageoises qui apparaissent, en bandes, à califourchon sur leur cheval, apportant des denrées au marché ; des Circassiens, au noir costume, à la poitrine agrémentée de cartouchières toujours garnies, fièrement campés sur leur monture, circulent, l’œil aux aguets, prêts à tout ; des zaptiés, sales et poussiéreux, le winchester passé entre la selle et la cuisse, vont au galop et se font faire place à coups de cravache.

Pour compléter ce tableau, des mendiants, des fous, des saints, — c’est tout un ici, — remplissent l’air de leurs complaintes larmoyantes, ou de leurs bouffonneries grossières, ou de leurs fastidieuses psalmodies, agitant de longs bâtons qui supportent des guenilles de rubans coloriés, présentant leurs besaces déjà remplies de détritus, et tous se promenant à moitié vêtus, — quelques-uns pas du tout, — sans nul souci de leur très vilaine nudité.


Tout ce mouvement, cette étonnante agitation, cesse sur les onze heures. Alors, ceux qui ne sont point de la ville cherchent un coin à l’ombre, n’importe où, sur les places, dans les carrefours, au milieu de la rue ; ils s’étendent là, à côté des chiens et des immondices, et s’endorment paisiblement. Quand les rayons du soleil s’adoucissent et deviennent plus cléments, ils se réveillent et reprennent sans se presser le chemin de la plaine ou celui de la montagne.

L’activité commerciale est concentrée au khan, au bazar et au tcharchi.

Le khan est un vaste bâtiment carré construit tout en pierre, en prévision des incendies. Au centre, une vaste cour. Des quatre côtés, une série de petites chambres voûtées, solidement maçonnées, dont les murs ont plus de soixante centimètres d’épaisseur. Au premier étage, sur une galerie suivant tout le périmètre de la cour, s’ouvrent des chambres identiques comme disposition et solidité à celles du rez-de-chaussée. C’est dans ce vaste bâtiment que les négociants louent, suivant leurs besoins et pour la durée qui leur convient, les locaux qui leur sont nécessaires pour le dépôt de leurs marchandises les plus précieuses ou pour l’installation de leurs bureaux. Cela sert à la fois d’entrepôt et de Bourse. Au moment de la récolte des cocons, c’est dans la cour du khan que se traitent toutes les affaires, c’est là que les paysans apportent ce qu’ils ont pu produire, que le triage s’opère, que l’on pèse, que l’on achète et aussi que l’on paie la dîme, car l’administration des contributions indirectes a ses bureaux dans la cour même.