Et cependant, n’est-ce point sur les rives de cette mer, que l’on a cessé d’appeler le grand lac français, que notre intérêt bien entendu nous commande politiquement et commercialement d’accumuler nos forces, nos capitaux, de donner libre cours aux multiples ressources dont la nature a si généreusement gratifié notre pays et notre race ?

Est-ce que nous n’obtiendrions pas un résultat pratique plus immédiat et plus considérable en condensant sur les côtes d’Afrique et d’Asie, de Tanger à Port-Saïd et de Jaffa à Stamboul, toutes ces parcelles d’activité que nous sommes disposés à dépenser aux quatre coins du globe ?

Est-ce que le nord de l’Afrique, est-ce que la Turquie d’Asie ne sont pas des champs qui s’indiquent d’eux-mêmes au commerce français, champs encore bien moins exploités qu’on ne le croit communément ?

Est-ce que ce ne devrait pas être notre devoir d’encourager vers ces contrées fertiles et salubres un courant d’émigration ? de mettre à la portée des intéressés tous les renseignements utiles concernant les productions, l’industrie, le commerce ? de faciliter la création de colonies agricoles, l’obtention de concessions minières, le développement des moyens de transports ? et surtout de faire en sorte que le colon, aussi éloigné soit-il de la mère patrie, lorsqu’il voit hisser au mât de pavillon du consulat les couleurs nationales se sache protégé et soutenu efficacement ?

Oui, au lieu de laisser vagabonder nos esprits à deux mille lieues en avant, regardons à nos pieds. Au lieu d’imaginer de folles aventures, qui ne sont plus de notre envergure, bornons-nous à concevoir des projets pratiques et utiles.

Nous n’avons qu’à nous baisser pour ramasser des lauriers pacifiques, et nous abandonnerions cette récolte facile pour aller tenter des semailles dans l’inconnu ! O la fable toujours vraie de la proie et de l’ombre !

Concentrons toutes nos forces, toutes nos ressources, notre esprit, notre activité vers ce nord de l’Afrique dont une partie est déjà nôtre, vers cette Turquie d’Asie, encore si peu exploitée et si riche en productions de toutes sortes. Développons notre commerce en Tripolitaine, en Égypte, en Syrie, en Anatolie.

Nous retrouverons ainsi notre prestige qui va s’effaçant. Nous reprendrons l’influence à laquelle nous donne droit notre double position sur la Méditerranée. Et, avec un peu d’habileté, nous serons bientôt si nettement installés, de Gibraltar aux Dardanelles, que notre prépondérance s’établira d’elle-même, indiscutable.

Alors, ayant à nos pieds un point d’appui aussi solide, nous pourrons redresser fièrement la tête.

Alors, si par hasard le soin de notre honneur ou notre intérêt nous appellent sur un point quelconque de la planète, que ce soit au Congo ou au Tonkin, il ne sera même plus nécessaire de nous déranger, il suffira de parler haut et on nous écoutera, comme on écoute toujours les puissants.