Le tableau qui s’offre alors aux yeux compense bien, et au delà, les souffrances endurées. Le panorama est réellement splendide. On embrasse d’un même coup d’œil la mer Noire, le Bosphore, Constantinople, la mer de Marmara, les golfes de Ghemlek et d’Ismidt. A l’est, vous apercevez très distinctement les lacs de Yeni-Cheir et d’Isnik, et le cours du Sakaria, composé de trois affluents dont l’un descend de la haute plaine d’Angora, l’autre du mont Dindymène, le troisième du mont Olympe. A l’ouest, vous voyez la large nappe bleue du lac Apollonia, celle, plus petite, du lac de Mohalitz, les sinuosités du Ryndacos, la péninsule de Cyzique et la chaîne de l’Ida, frontière de la Troade. Enfin au sud, l’œil se perd à l’horizon sur les vastes plaines de la Mysie et de la Bithynie.

Que de souvenirs historiques une semblable vision peut réveiller ! Comme on se sent petit en présence de cette immensité ! infime atome devant cette longue suite de siècles que tout évoque ici !…

III
HISTOIRES DE BANDITS

Un conte des Mille et une nuits. — Les Grandes Compagnies. — La bande de Salonique. — Le chef hellène Ghika. — La bande hellène de Ghemlek. — Le brigand Koko. — La bande de Janina. — Les brigands d’Aïdin. — Le farouche Emin. — Une bataille rangée dans le district de Caterine. — Histoire du bandit Catchégani. — Histoire du bandit Pistchi osman.

Ce chapitre ne serait pas complet si les hauts faits des voleurs et des bandits qui, en Turquie, tiennent si souvent, à la fois, la plaine et la montagne, ne trouvaient point ici la place qui leur revient de droit.

Quelquefois c’est anodin — pour le pays ! Cela rappelle ces contes mirifiques que contait si bien la princesse Schéherazade, et témoigne d’une rare fertilité d’esprit.

Ceci, par exemple, que narre gravement la Turquie, journal semi-officieux, à la date du 1er novembre 1880 :

« Le Massis raconte ainsi qu’il suit un vol commis ces jours derniers à Stamboul.

« Quelques malfaiteurs enfermèrent un de leurs camarades dans une malle qu’ils firent transporter par un portefaix, leur complice, dans la maison d’un Arménien possesseur d’une certaine fortune. Arrivé au logis, le portefaix dit à la dame de la maison qu’il était envoyé par son mari pour déposer la malle qu’il portait dans la chambre où se trouvent enfermées d’autres malles.

« La dame fit entrer le porteur et lui désigna une pièce pour y déposer son fardeau, pièce qui renfermait des bijoux. Le portefaix ne tarda pas à s’éloigner et la dame retourna à ses occupations.

« Le voleur enfermé dans la caisse en sortit aussitôt, et après avoir fait main basse sur les objets de valeur qui étaient dans les malles, il les mit dans sa caisse, où il se renferma de nouveau. Au bout d’une heure, le portefaix revint, se confondant en excuses et disant qu’il s’était trompé d’adresse ; il reprit la caisse et disparut sans qu’on ait pu le découvrir jusqu’à présent. »

N’est-ce point là, dans sa parfaite naïveté, une page des Mille et une nuits de ce bon M. Galland !

Et ceci, à la date du 15 décembre 1880 :