L’absence de voies praticables de communications, la protection occulte que pratiquent les paysans envers ces bandes dont ils retirent souvent profit, le défaut de régularité dans le paiement de la solde des zaptiés, quelquefois même la connivence intéressée de fonctionnaires peu scrupuleux, ce sont là autant d’obstacles à la dispersion et à l’anéantissement des brigands.
Quand une bande, par suite de circonstances particulières, vient à cesser le cours de ses travaux, une autre se forme aussitôt qui prend la suite des affaires. C’est un véritable commerce qui a ses règles fixes, déterminées ; bien observées, elles conduisent à la fortune ; mal suivies, elles mènent à la faillite. Mais dans les deux cas, il faut savoir éviter la potence !
Les chefs qui s’entendent à bien conduire leur barque ont toujours, après quelques années d’exercice, et après richesses acquises, la ressource de faire leur soumission pour finir leurs jours dans un repos bien mérité ! Cela se pratique journellement, et le gouvernement accepte avec empressement, heureux d’en finir à si peu de frais.
C’est ainsi que le 10 décembre 1880 un télégramme officiel annonçait en ces termes, à la Porte, une soumission depuis longtemps désirée :
« Hassan Tahsin pacha, gouverneur général de Salonique, fait savoir à la Sublime Porte que le chef bandit Vanghéli, d’une triste célébrité, a fait acte de soumission au sous-gouverneur de Nevrekop. »
Le plus souvent, d’ailleurs, ces hommes ne sont pas de vulgaires brigands, tels que nous sommes habitués à nous les représenter. Ils ont leur originalité, leur cachet personnel. En voici quelques exemples.
L’histoire du bandit Catchégani est devenue légendaire, bien que récente encore. Les paysans qui ont connu ce Fra-Diavolo turc s’en montrent fiers, et le citent comme modèle.
C’était d’ailleurs un homme intelligent, instruit, plein de ressources. Le pacha de Smyrne avait beau lancer à sa poursuite ses plus fidèles zaptiés, la bande de Catchégani restait insaisissable. Car celui-ci avait su se ménager, par de généreux baschihs, des relations sûres jusque dans l’entourage intime du gouverneur.
Un jour, le Pacha, après une nouvelle tentative infructueuse pour s’emparer du bandit, se lamentait sur son divan : — Quel homme extraordinaire ! disait-il. Par Allah ! je serais curieux de le voir ! Le vendredi suivant, comme il se rendait à la mosquée pour le sélamlik, un banabacq tenant une corbeille pleine de grains de maïs cuits se trouvait au premier rang de la foule sur le passage du cortège. Il se mit, à la vue du pacha, à chanter ses louanges en lui offrant des grains de maïs. Le pacha, émerveillé de cette belle voix mélodieuse, s’arrête un instant, l’écoute, et lui donne un quart de medjidjé. Deux heures après, quand il revint de la mosquée, il trouva sur son divan, à sa place habituelle, un billet où il put lire : « Tu as désiré voir Catchégani ! Tu l’as vu. C’est lui qui chantait tout à l’heure devant toi ! »
Une autre fois le Pacha assistait à une fête au Jardin des fleurs. Il s’entretint longtemps avec de notables négociants, et surtout, pendant près d’une heure, avec un jeune gentleman, très distingué, parlant plusieurs langues avec une égale facilité, et dont la conversation vive, animée, les aperçus nouveaux le charmèrent. Quand ils se séparèrent, le Pacha invita le jeune homme à le venir voir souvent. Il n’avait pas encore quitté le jardin qu’un inconnu lui remit prestement une lettre et s’esquiva aussitôt. Le Pacha lut alors : « Tu as vu naguère Catchégani en marchand de fruits. Tu viens de le voir tout à l’heure en homme du monde. Comment veux-tu encore le voir ? » Le Pacha prit sa barbe à deux mains et levant les yeux au ciel : « C’est le Diable ! » dit-il avec résignation.