— Si tu continues on te mettra en prison !

— Tu peux me faire pendre, reprit l’obstiné vieillard. Sous la corde même je crierai encore : Catchégani est mon bienfaiteur !

Le Pacha se laissa attendrir enfin et fit relâcher le bonhomme.

Quelque temps après, Catchégani apprit cet incident, et, émerveillé d’un sentiment de reconnaissance aussi rare, il fit parvenir vingt autres livres turques à son protégé.

Catchégani finit comme finissent tous ces chefs de bandes quand ils ne sont pas tués dans les rencontres. Fatigué de cette vie errante, il demanda un jour à faire sa soumission à la condition qu’on lui accorderait, ainsi qu’à ses compagnons, la vie sauve et qu’on leur laisserait leur liberté. Le Pacha, trop heureux de ce dénouement pacifique, promit tout ce qu’on voulut. Mais des ordres formels arrivèrent de Constantinople. Catchégani et sa bande furent arrêtés et condamnés. On lui laissa la vie, mais on l’envoya au bagne de Rhodes. Le Pacha, qui n’avait pu tenir sa parole, lui fit mettre, au lieu de fers, un bracelet en or massif au bras droit. Catchégani ne tarda pas à devenir le modèle des galériens. En récompense on lui confia la place de cafedji, ou cantinier du bagne ; et, quand il y a des rixes dans la prison ou des tentatives de révolte, c’est lui qui aujourd’hui, bien que vieilli par les ans plus que par les remords, est le premier à mettre le holà.

Catchégani est bien le vrai type du bandit d’opéra-comique. Au fond, il ne se montrait cruel et barbare que lorsque la nécessité l’exigeait. Il avait adopté ce métier par goût, par tempérament. Il ne professait nulle haine pour la société ; aucune déception d’amour, d’ambition, de richesse ne l’avait jeté dans cette voie d’aventures ; il n’avait aucune vendetta à exercer. C’était un fantaisiste !

Il n’en est point de même de Psitchi Osman, un autre brigand légendaire, qui aujourd’hui mène l’existence du plus pacifique des bourgeois.

Il vivait à Balouk-Essir, petite ville située presque sur la limite des vilayets de Brousse et de Smyrne. Jeune, actif, intelligent, il était parvenu à créer une petite boutique de chaussures bien achalandée. La perfection que ce cordonnier apportait dans la confection des souliers à la turque, le bon marché qu’il offrait à ses clients, son honnêteté bien établie, tout cela attirait graduellement à sa boutique les pratiques de ses concurrents. Les anciens, voyant leurs bénéfices baisser, s’entendirent entre eux, calomnièrent le nouveau venu, et s’ingénièrent à échafauder des intrigues pour l’amener à quitter le pays.

Psitchi Osman était de mœurs douces et paisibles. Au lieu de rendre attaque pour attaque, il se contenta de s’appliquer à trouver du cuir meilleur encore et à perfectionner la coupe et le cousu de ses babouches.

Cette naïveté ne faisait point le compte de ses concurrents. Ils s’irritèrent, et, un jour, l’injurièrent publiquement. Une bagarre s’ensuivit. Or, comme il se trouvait que Psitchi Osman était d’une force non moins grande que son naturel était tranquille, il arriva que ses assaillants furent obligés d’abandonner la partie en laissant quelques-uns des leurs sur le terrain. Les zaptiés intervinrent, conduisirent Psitchi Osman à la prison et l’y laissèrent.