Chacun pour soi et Allah pour tous.
Il faut ajouter, il est vrai, que l’on est, en Turquie, à ce point familiarisé avec les incendies que le sentiment de terreur, d’effroi qui se manifeste d’ordinaire, en présence de ce fléau, dans les pays de chrétienté, est chose inconnue ici. On en voit si fréquemment ! Ils sont si considérables, brûlant des quartiers tout entiers !
Et puis on est toujours préparé aux incendies. Il semble que l’on vive dans une perpétuelle attente du feu. Le soir, en se couchant, au harem, la hanoun serre dans le coffre en cèdre du Liban les ornements précieux dont elle s’était parée pour plaire à son seigneur.
Ces coffres jouent un grand rôle dans les intérieurs turcs. De forme rectangulaire, à couvercle plat, avec une poignée en fer de chaque côté, ils sont facilement transportables, et grâce à leur volume ne dépassent pas la demi-charge d’un cheval. Ils remplacent toute la superfétation de notre mobilier occidental ; ils servent d’armoire à linge, de porte-manteaux, de bibliothèque, de table à ouvrage, de sièges, voir même de coffre-fort pour les rares indigènes qui pourraient actuellement en avoir besoin. C’est la simplification du mobilier, c’est l’expression la plus parfaite d’une race nomade, c’est également la meilleure garantie contre la fréquence et la rapidité des incendies.
En France, quand une maison brûle, chaque habitant voudrait sauver tout ce qu’il a de plus précieux. On court dans toutes les pièces, on ouvre toutes les armoires, on entasse objets sur objets ; à chaque seconde on s’aperçoit que l’on oublie encore ceci, puis cela, et l’on se précipite pour l’emporter. Mais, le feu gagnant toujours, il faut songer à se sauver, et, comme rien n’est préparé pour renfermer tous ces objets disparates, on est obligé pour préserver sa vie de les abandonner et de fuir.
Chez les Turcs c’est infiniment plus simple. Comme il est peut-être écrit que l’on brûlera dans la nuit, tout ce qui constitue les choses mobilières est toujours soigneusement rangé dans les coffres. Aussitôt que le cri Ianghen var ! se fait entendre, le turc se lève, ferme ses coffres, et les fait transporter loin de l’incendie, en lieu sûr, aussi tranquillement que s’il opérait une livraison.
Je ne commettrai pas envers mes lecteurs l’impolitesse de leur décrire à nouveau le terrible incendie qui, en 1870, détruisit tout le quartier de Péra. Il n’est pas un ouvrage publié sur l’Orient, depuis cette époque, qui n’en présente une narration très complète, et naturellement toujours la même. Ce serait d’ailleurs sortir de mon cadre puisque je n’entends parler ici que des Turcs en Asie.
Avant d’aller plus loin, je crois cependant utile de faire observer que Constantinople, si souvent éprouvée par les incendies, a commencé à se préoccuper des moyens propres à les circonscrire et à en atténuer les effets. Un Hongrois, le comte Edmond Schekenyi a déjà organisé sur le modèle européen un corps de pompiers assez bien disciplinés et bien outillés.
Le malheur, c’est que l’ancien corps des Touloumbadji (pompiers), composé exclusivement d’indigènes, continue à prétendre vouloir éteindre parallèlement le feu. Quand je dis éteindre, c’est par euphémisme. Car ces Touloumbadji, recrutés presque exclusivement parmi les raias et les moins estimables, n’ont jamais eu d’autre préoccupation que celle de tirer le plus de profit possible de chaque incendie.