Avant l’organisation du corps créé par le comte Schekenyi, aussitôt que le feu se déclarait, que le canon de Top-hane retentissait, que les disques rouges scintillaient sur les tours du Séraskieriat et de Galata, les Touloumbadji, demi-nus, portant des torches, poussant des hurlements affreux, accouraient, comme une horde de sauvages, sur le lieu du sinistre ; le chef s’adressait aux malheureux dont les flammes menaçaient les maisons et commençait par réclamer une indemnité pour éteindre l’incendie. Si l’on ne parvenait pas à s’entendre on laissait brûler et on s’adressait, — à mesure que l’incendie gagnait, — à d’autres moins récalcitrants. En attendant, la bande des Touloumbadji faisait main basse sur tout ce qu’elle pouvait trouver.
Ce sont ces procédés commerciaux par trop primitifs que le comte Edmond Schekenyi est venu arrêter dans leur développement. Cela n’a pas été d’ailleurs sans difficultés, et, aujourd’hui encore, à chaque incendie, ces difficultés se reproduisent. On ne se décide pas ainsi à abandonner sans contestation une source de gains aussi lucratifs qu’illicites. Les Touloumbadji ont résisté ; ils ont refusé de se dissoudre ; ils ont exhibé un firman, aussi antique que sujet à caution, émanant de je ne sais quel Sultan et leur conférant le monopole de l’extinction des incendies dans toute l’étendue de la ville aux sept collines. Quand on connaît les Touloumbadji on a lieu de supposer que ledit Sultan était un aimable farceur et qu’il doit bien rire dans sa barbe et dans le paradis de Mahomet ! Il n’en est pas moins vrai que c’est grâce à ce firman que les Touloumbadji n’ont pas été dispersés.
Aussi, dans les premiers temps, étaient-ce de véritables batailles qui s’engageaient entre les pompiers de Schekenyi et les Touloumbadji. Avant que l’on commençât à combattre l’incendie on combattait entre soi ; il s’agissait de savoir à qui la place resterait. Les rixes étaient si graves que les pompiers de Schekenyi ont été armés d’excellents winchester. Ils en ont fait quelquefois usage contre ces diables de Touloumbadji ; ceux-ci sont devenus graduellement plus réservés, et, si aucun incident grave ne survient, il faut espérer qu’une transaction amiable interviendra, — quand il plaira à Allah !
Quels que soient le caractère peu sociable des Touloumbadji et leur manque absolu de vergogne, on se prend quelquefois à regretter, dans les villes d’Anatolie, l’absence de ce corps peu estimable.
Car enfin, quand on parvenait à s’entendre avec le chef, on avait encore quelque chance d’atténuer l’incendie, — à la condition toutefois de traiter vite et de payer promptement.
Mais de l’autre côté du Bosphore on n’a même pas cette ressource. Il ne faut compter que sur soi et sur les quelques rares Européens que l’on peut parvenir à grouper.
J’ai vu des villages entiers se consumer lentement sans que des efforts sérieux aient été tentés pour circonscrire l’incendie. Quand les Turcs ont pu sauver leurs coffres ils s’estiment très heureux, et on les voit revenir par bandes contempler les ravages du feu. Cela tranquillement, sans se presser, sans faire un pas plus vite que l’autre, en roulant une cigarette ou en fumant un petit chibouk, avec la placidité du chameau au repos.
Puis, quand tout est fini, quand il n’y a plus rien à voir qu’un amas de décombres fumant, chacun se dirige là où il a porté ses coffres, en ouvre un, tire une couverture, s’enveloppe soigneusement, et s’endort paisiblement en murmurant : — Yaren, bakaloun ! Demain, nous verrons !
Et le lendemain tout le village se rend à la montagne, coupe des arbres séculaires et se met à reconstruire des maisons. Il n’est nul besoin d’architecte ni d’ingénieurs. L’art du bâtiment est très simple sur les côtes d’Asie-Mineure. On trace un carré sur le sol. Aux quatre angles, une poutre solide ; de distance en distance d’autres poutres plus petites reliées entre elles par des lamelles de bois mince et flexible ; dans les interstices de la terre gâchée ; la toiture est en planches maintenues par de grosses pierres pour la protéger contre le vent du Sud. Pour tout outil une hache ; le fer sert à équarrir les pièces de bois, le manche sert à prendre les mesures. Simplicité, économie, rapidité.