Quand, en route, vous entrez dans un village, si vous trouvez par hasard une voie assez droite, ou simplement un peu moins biscornue que les rues ordinaires des villages turcs, vous pouvez adresser hardiment au paysan que vous aurez choisi pour hôte cette simple question : — Quand as-tu eu le feu ici ? Il vous donnera la date sans s’étonner, tant la chose lui semble simple.

Car c’est le feu qui, dans les villages turcs, joue le rôle d’expropriateur pour cause d’utilité publique. A ce point de vue il peut être considéré comme un agent moralisateur et hygiénique. Ce que la volonté d’un Pacha n’obtiendrait pas — (le percement de voies salubres, l’assainissement de quartiers sans air et foyers de contagion), — le feu l’ordonne ; on ne lui résiste pas ; on lui obéit docilement, et là où il a passé, on trouve deux mois après des rues où circulent enfin librement l’air et la lumière.


Dans les grandes villes d’Anatolie, s’il n’existe pas de corps réguliers de pompiers, il y a cependant un embryon d’organisation qui ne demanderait qu’à être développé pour rendre de réels services.

La population étant plus considérable peut se grouper plus facilement en communauté. Et on voit quelquefois ou les grecs, ou les grégoriens, ou les catholiques s’associer pour se procurer une pompe ; mais le défaut d’entente fait que souvent les ressources deviennent insuffisantes ; quand un incendie éclate, si on a une pompe on s’aperçoit qu’on n’a pas de tuyaux, ou quand on a des tuyaux on n’a pas de pompe. D’autres fois une communauté a des tuyaux, une autre a une pompe. Si les dissentiments religieux n’existaient pas, ces tuyaux iraient bien à cette pompe ; malheureusement les questions de sectes sont là qui empêcheront toujours ce raccord.


A Constantinople, quand le feu éclate, c’est l’arsenal qui donne le signal en tirant le canon. Dans les villes d’Anatolie, qui souvent n’ont pas de canons ou qui, quand elles en ont, les ont en si mauvais état qu’il faudrait un long labeur pour les rendre propres à un service quelconque, on remplace le canon par les fusils, les pistolets, les fusées, les pétards.

Je garderai longtemps le souvenir de la singulière impression que j’ai eue la première fois où j’ai entendu, au milieu de la nuit, ce vacarme.

Il y avait six jours que j’étais assez gravement indisposé pour ne point quitter le lit quand une nuit, vers une heure, je suis tout à coup réveillé en sursaut par des coups de feu tirés devant ma maison. Au même instant deux pétards lancés du dehors viennent tomber dans ma chambre, dont les larges fenêtres étaient restées ouvertes en raison de la chaleur accablante.

A mon appel mon cawas monte aussitôt.