A ce moment passait, au-dessus du ravin que nous suivions, un convoi de chameaux. Mon cheval prend peur, hennit, bondit, s’emballe et m’emporte dans une course vertigineuse. Le chemin est si étroit qu’il est impossible d’imprimer une autre direction à l’animal emporté. A gauche, en effet, se dresse un monticule ; à droite une longue suite de gros platanes, tassés, serrés, forment une barrière infranchissable. Soudain j’entrevois, dans cette course folle, à vingt mètres en avant une branche énorme, colosse, presque un petit arbre greffé sur un platane, et barrant la route. Si je ne parviens pas à me glisser immédiatement sous la selle de mon cheval, c’est fini… L’espace d’une seconde et je fais le mouvement… Un choc terrible… Je me retrouve à genoux, la face contre terre, le crâne fendu, aveuglé par le sang…
On me relève… au bout de combien de temps ?… je ne sais. Chaque seconde est pour moi un siècle, tant mes souffrances sont horribles. Chose étrange ! je ne puis faire le moindre geste, en aucune façon je ne puis remuer, et cependant je possède une entière lucidité, une perception très nette de toutes choses. Je sens la vie diminuer, s’éloigner graduellement, je me sens mourir, et mes pensées semblent, à mesure, augmenter en étendue et en rapidité. Du même coup, j’embrasse, jusque dans ses moindres détails, toute ma vie passée, ma jeunesse, mon adolescence, mes travaux inachevés, mes espérances si brusquement brisées ; je vois défiler, tous ensemble, pêle-mêle et cependant bien distincts, ceux qui me sont chers mêlés à la foule de ceux qui me laissent indifférent. Dans ce singulier effet d’optique funèbre chaque être, chaque chose, prend sa valeur réelle, son contour particulier, son allure personnelle.
L’endroit où l’accident est survenu est loin de toute source. Point d’eau. On défonce une caisse, et c’est avec du vin qu’on lave mes plaies béantes. Mes compagnons de route s’empressent autour de moi. Le plus jeune, amoureux du pittoresque sans doute, émet, très gravement d’ailleurs, l’avis de me placer en travers sur un des chevaux de charge, et d’atteindre ainsi le site ombragé et plein de fraîcheur où l’on a décidé de déjeuner ! Si cette étrange idée eût été adoptée, c’en était fait de moi ! Il ne fallut rien moins que l’intervention de mon fidèle cawas pour décider mon trop joyeux compagnon à interrompre sa partie de plaisir et à ne pas achever, de gaieté de cœur, un compatriote.
Ah ! comme en ce moment, entouré d’indifférents qui ne voyaient dans cet accident, où ma vie était en jeu, qu’un simple contretemps, un retard fâcheux dans la suite de leur excursion fantaisiste, comme en ce moment ma pensée s’est envolée, rapide, vers cette bonne et franche camaraderie parisienne qui, de l’Opéra au Gymnase, sur les boulevards, relie entre eux les artistes, les littérateurs, les journalistes, les vrais travailleurs, ceux qui forment le goût, l’opinion, les vrais diplomates, qui, par un beau tableau, un bon livre, une pièce amusante, quelquefois simplement un mot spirituel, effacent les distances et rapprochent les peuples plus efficacement que ne le font les politiques !
C’est ainsi que ma pensée se reportait vers ce Paris que naguère j’avais quitté heureux, plein de vie, et il me semblait encore entendre mes amis me souhaiter, au départ, bonne chance !
Hélas ! je me trouvais maintenant à quinze cents lieues, seul, la tête ensanglantée, paralysé, adossé au pied d’un platane, assisté de deux cawas dont l’un chasse les mouches et m’abrite du soleil, pendant que l’autre humecte d’eau fraîche mes lèvres brûlantes de fièvre.
Deux zaptiés avaient été dépêchés à Brousse pour prévenir et amener du secours.
La nuit était déjà venue quand arriva mon drogman accompagné d’un médecin grec.
Ce qui advint de moi pendant cette nuit interminable, je l’ignore. Tout ce que j’ai pu percevoir, au milieu de la fièvre atroce qui me dévorait, c’est que l’on a dressé mes tentes de campement, que l’on m’a placé sous la plus petite, et que, pour comble de malchance, au milieu de la nuit, la toile, mal fixée, s’abattit lourdement sur moi.
Le lendemain, vers midi, mes compagnons se hâtèrent de continuer leur route, me laissant aux mains de mon drogman et du docteur grec.