Le cawas s’était rendu au village le plus proche et avait fait fabriquer un brancard pour mon transport.
Je me souviendrai toujours de la scène curieuse que je vis alors.
Les chefs du village arrivèrent portant le brancard, suivis d’une foule de turcs bigarrés et dépenaillés. Dans le champ de maïs où l’on avait campé, devant moi, encore étendu immobile à la même place, ils formèrent le demi-cercle. Longtemps mon drogman, — qui depuis est devenu mon ami, — parlementa avec eux, cherchant à obtenir le plus de porteurs possible et les conditions les moins onéreuses. Ces excellents villageois — (les bons villageois sont les mêmes dans le monde entier), — flairant une bonne affaire, maintenaient haut les prix. Ils commencèrent par demander une somme qui dépassait mille francs. Mon drogman refuse. Ils font mine de se retirer. Mais ils reviennent et discutent de nouveau. Ce sera huit cents francs ! Nouveau refus. Nouvelle fausse sortie. Ce sera sept cents ! Même jeu. Enfin, las d’être ainsi mis aux enchères, je fis signe d’en finir coûte que coûte. C’est entendu, terminé, conclu ; à 20 livres turques, soit quatre cent soixante francs ! adjugé !
On me place sur le brancard. Quatre vigoureux porteurs me soulèvent.
En route !
Et voici le nouveau convoi qui se déroule sur les chemins qu’hier encore je suivais plein de force et de vie. En tête un zaptié ; puis mon drogman, à cheval également ; le brancard où je suis étendu, recouvert d’un drap blanc, porté par quatre turcs ; derrière, quatre autres porteurs, turcs de rechange ; puis le médecin grec, mon cawas et un zaptié.
On dirait un enterrement qui descend dans les ravins, gravit les montées, serpente dans la plaine.
Ce que j’ai souffert pendant ces longues heures, sous cet ardent soleil, dévoré par la fièvre, cahoté par le pas lourd et inégal des porteurs !… ah ! je ne veux plus y penser ! A chaque instant j’agitais faiblement le bras hors du drap blanc qui me recouvrait ; je demandais grâce, je sollicitais un arrêt ; le convoi cessait sa marche ; on m’imbibait les lèvres d’eau fraîche, et l’on m’en faisait aspirer quelques gouttes par un fétu de paille que l’on parvenait à introduire entre mes dents serrées, contractées.
Il faisait nuit noire quand nous entrâmes en ville. Les porteurs de rechange allumèrent des torches. Les rouges reflets de la flamme scintillant sur les costumes multicolores des gens de l’escorte ajoutèrent encore à l’étrangeté du tableau.
Quand on passa devant le palais du gouverneur, une foule compacte se précipita sur nous en vociférant. Les zaptiés et mon cawas furent obligés de tirer le sabre et de faire le moulinet pour protéger le brancard. Mon drogman expliqua qui j’étais, et, soulevant un coin du drap, me montra à la foule. Immédiatement le passage nous fut ouvert.