—Non, pas les miens, dit Georges: c'est sec.

Il lut pourtant.

«Ton billet m'a étonné. Je te vois trop en rose? Écoute, Arsemar, je te le dis du plus profond de mon cœur, tu es le garçon le plus estimable que j'aie jamais rencontré. Et je te prise non pas tant pour ton intelligence si fière que pour ton noble cœur, tes sentiments d'honneur et de loyauté. Tu es raisonnable. C'est beau, sans en avoir l'air! Qui donc est parfait? Mais cette idée seule de ne pas sortir dimanche, parce que Bertin ne sort pas? Tu trouves cela naturel, aimable garçon, et même, dans ta modestie, tu dis: «Le temps sera mauvais.» Cependant Bertin n'a-t-il pas déclaré qu'il t'aimait moins que ce grand sot de Lenotaire. O mon bon Pierre, je te jure que cet acte m'a transporté d'admiration pour toi!»

—Nous en avons perdu, quel dommage!

«Tu m'as fait de la peine, Georges, en plaisantant Garrot sur ses croyances religieuses. Je l'envie. Hélas! Voilà plus d'un an que les miennes sont mortes, et rien encore ne les a remplacées. Combien je la regrette, la poignante extase qui m'agenouillait autrefois devant la table sainte et me faisait battre le cœur d'un effroi délicieux! Tu ne sais pas et tu rirais de savoir quel ardent chrétien je fus au sortir de l'enfance, avec quelle passion je me courbais devant les chemins de la croix, et quelles nuits graves je passais à examiner ma triste conscience, et quelles larmes je versais, dans ces nuits, sur la foule de mes péchés! Je ne croyais pas que Dieu pût me les pardonner, et il me semblait qu'un miracle allait devant tous me chasser de l'autel si j'osais y monter. Je m'avançais pourtant, dans une immense contrition, et mes genoux tremblaient. Puis, quand le pain sacré avait touché mes lèvres, je me sentais si pardonné, si heureux, si bon! J'aurais embrassé la terre… Ah! malheur aux hommes qui détruisent cette foi dans les âmes naïves! Qu'importe l'existence de Dieu ou la véracité d'un culte, si nous croyons?—Je ne crois plus. Ma raison, peu à peu, a tué les choses divines: sans que je sache, sans que je voie, l'indifférence et la raison m'ont volé au bon pasteur qui m'accueillait. Lorsque, l'an passé, à Pâques, malgré vos ironies, j'ai voulu retenir le passé qui fuyait et rassembler ma religion agonisante, j'ai senti que l'époque était consommée. Ce fut et ce sera ma dernière communion…»

«Mon cher Desreynes, je te remercie de ta confession, mais je ne puis m'empêcher de la commenter… L'amitié que je voulais, c'était un amour. Je cherchais un ami qui fût incapable de modérer les bonds de son cœur, je voulais un autre moi-même, je voulais ce qui n'est pas! Si tu ne m'as réellement aimé lorsqu'après notre brouille tu me serras la main, alors, mon cher Georges, puisque tu me permets de t'appeler par ce nom, pardonne-moi, ne me condamne pas, je dis ma pensée: ai-je vraiment l'ami que je rêvais? Mets la main sur ton cœur, sonde ta conscience, regarde-moi en face, et je te mets au défi de répondre: Oui, je suis cet ami… Tu me diras que tu m'aimes; je le sens bien, et je t'en remercie sincèrement; mais tu m'aimes parce que j'ai des idées trop noires, tu as pitié de moi, et tu voudrais faire plus, mais quelque chose de vague et d'indéfinissable t'arrête, et tu ne peux pas… Je sais bien qu'il se fait de lentes affections de durée; mais l'amitié, la vraie, l'amour, si tu veux, doit éclater et crever le cœur. A celle-là, on ne se pousse pas, elle dompte et emporte!… O solitude! Pauvre feuille détachée de ta tige, où vas-tu?…»

—Quel fanatique tu faisais, mon Pierre! Croirais-tu que, malgré mon émotion et ta sincérité, le lyrisme de la feuille détachée m'a fait rire?

—Un de tes billets explique assez cela. Lis.

«Soit, j'aime l'esprit, mais je crois à la possibilité de son alliance avec le cœur, parce que je sens les deux en moi. Oui, cet esprit affecté que tu méprises de si haut, qui parfois nous coûte un peu d'effort et parfois nous mérite un sourire approbateur, je te l'avoue, cet esprit, je le recherche, je l'ambitionne…»

«… Tu le vois, Pierre, chacun a ses chagrins et ses rancœurs. Tu te plains, pauvre ami, d'ignorer l'amour: mieux vaut le désir que le regret. Le désir, c'est l'avenir; le regret, c'est le passé; l'avenir, c'est l'espoir, c'est la vie, le passé n'est qu'une mort. Le désir cherche; le regret ne cherche souvent plus, car il a déjà trouvé, et déjà perdu! Attends et espère: mieux vaut n'avoir jamais aimé que de s'être déjà trompé.»