—Ton père dit vrai: ce Dieudonat fait beaucoup de mal, et cependant il n'est pas cruel; il réparerait, s'il pouvait. Ecoute-moi de toutes tes forces. Cet homme-là, mon petit ami, a étudié beaucoup, beaucoup, et il en sait plus que tous tes maîtres ensemble; il a réfléchi sur chacune des sciences. Eh bien, puisque tes parents ne peuvent plus t'envoyer au collège et puisque Dieudonat est cause de votre misère, il te donnera le fruit de son travail, si tu veux, et tu seras très savant, tout d'un coup, dès demain, si tu veux; sans avoir besoin de rien apprendre, tu passeras les examens les plus difficiles, tu pourras enseigner, prêcher en chaire, ou parler au théâtre, et tu seras l'enfant prodige, célèbre dans toutes les villes, apte à tous les emplois, et tu gagneras en une soirée, si tu veux, plus que ton père en une année. Veux-tu?
—C'est pas une farce?
—Tu auras son esprit et il aura le tien. Veux-tu, Onuphre?
—Je veux bien, moi.
—Puisque tu y consens, je...
Au moment de formuler son vœu, le magicien, pris de scrupules, leva ses deux mains vers le ciel:
—Mon Dieu, ne vais-je donc pas encore faire du mal en repassant à autrui ce que votre faveur m'avait donné de trop? Les biens dont l'usage ne me tente plus pourront nourrir une famille, améliorer le sort de cet enfant, qui sera bientôt un homme, et alléger son existence, autant qu'ils surchargent la mienne. Je m'en débarrasse, il est vrai, mais ne jugez-vous pas, mon Dieu, qu'il est bien temps pour moi de vivre sans pensée, et qu'il est temps aussi que je cesse de nuire en pensant de travers, tandis que cet enfant ne pourra rien de plus qu'un homme?
Le soleil venait tout juste de disparaître à l'horizon: Dieudonat interrogeait un ciel majestueusement désolé, car la nature est un miroir où nous ne découvrons que le prolongement de nos âmes.
Devant l'éclatante broderie des cumulus frangés de pourpre, il songeait que les nuages sont l'haleine de la planète, une vapeur exhalée par la terre où l'on souffre, une buée de soupirs qui s'efforce à monter vers le paisible azur, et qui n'y peut pas atteindre, et qui saigne à la fin du jour.