—Eh! mon bon seigneur, ça ne fait pas le compte, voyez-vous? Mon mari gagnait ça par an, mais il avait bien encore dix ans à vivre, le pauvre cher homme! Il faut me payer les dix ans.
—Vous reviendrez l'an prochain.
—Et si vous êtes mort? Et si je ne peux plus marcher? Je suis vieille et la route est longue. Pensez un peu, vous qui êtes la bonté même, et si instruit: qui sait où nous serons, vous et moi, l'an prochain, et dans dix ans, et dans vingt ans? Il faut être raisonnable, mon prince, et me payer mes vingt ans tout de suite.
—Vous prétendiez que votre époux n'avait que dix années à vivre.
—Dix ans? On voit bien que vous n'avez pas connu Victor! Il était solide comme un chêne, et taillé pour durer un siècle, le gaillard! J'y perds, en ne vous réclamant que vingt années.
—Trop de richesse nuit, prenez garde.
—Vous devriez rougir, de marchander les jours à la mémoire d'un brave fonctionnaire que vous avez déjà fait mourir à la peine! Remboursez-moi ses vingt ans, je vous prie, et n'en parlons plus.
Ce disant, la veuve tendit sa jupe: le prince résigné fit un signe, forma un vœu, et quatre mille écus pesèrent dans la futaine.
—Merci bien, dit la mendiante.
Elle tourna le dos et s'en alla, clopin-clopant, car la charge était lourde. Longtemps, le prince regarda la silhouette podagre qui s'éloignait avec un tablier plein d'avenir: cette figure témoignait véritablement d'une joie mal contenue, et le philosophe s'en inquiéta un peu. Il s'inquiéta davantage lorsque la bonne femme, parvenue à l'extrémité de la clairière, entra sous les arbres et se crut invisible: alors, malgré le poids des ans et des monnaies, elle se mit à danser des entrechats qui firent chanter ses écus, et Dieudonat, émerveillé de cette guérison subite, entreprit une méditation sur la puissance des métaux.