« Alors, le second a dit que c'était son tour, à présent, et je le regardais avec frayeur ; alors, il s'est mis à danser devant moi, dans le sentier, en faisant des gestes affreux. J'avais retrouvé ma raison, et, d'un coup, sans avoir l'air, j'ai poussé la porte, si vite et si fort, qu'elle s'est refermée, au nez de l'homme. Alors, il a été furieux, et son camarade riait en se tapant les genoux : je les voyais à travers la grille, et, à mesure que l'un riait, l'autre devenait plus en colère. Il avait la figure collée contre le bronze du grillage, et il me criait des injures, des menaces, il m'ordonnait de rouvrir la porte, et, aussi, par instants, il prenait une toute petite voix pour me dire des choses que je n'ai pas comprises, et me faire des promesses qui n'avaient pas de sens, pendant que son camarade riait de plus en plus.
« Je m'étais blottie dans le coin, contre l'autel, pour être aussi loin que possible. Mais il a sorti son revolver et me l'a montré à travers la grille, jurant qu'il allait tirer et me tuer, si je n'ouvrais pas. Je me suis jetée à terre et traînée vers la porte, pour m'appuyer tout contre en me faisant petite, afin qu'on ne pût pas me viser ; mais, si j'ai eu cette idée-là, bien sûr mon pauvre mari me l'envoyait, par pitié pour moi, car je n'ai réfléchi à rien, et l'idée m'est venue toute seule.
« Alors, le brigand a tiré un coup de feu qui a sonné fort dans le caveau, et j'ai senti comme si on me frappait l'épaule avec un bâton ; il a tiré, sans arrêter, plusieurs coups de revolver ; tout s'est mis à tourner sur ma tête, l'autel, les murs, et je n'ai plus rien entendu.
« Quand je suis revenue à moi, la nuit tombait ; j'ai essayé de me relever et je n'ai pas pu : je souffrais partout. J'ai essayé de crier, et je n'ai pas pu. La nuit est venue tout à fait. J'avais mal dans la poitrine et à l'épaule, chaque fois que je respirais. Toute la nuit, la douleur m'a empêchée de dormir ; j'étais glacée, et je devenais folle, tant j'avais peur de tous ces morts, autour de moi. Je ne veux plus m'en souvenir! Le matin, j'ai entendu des pas ; j'ai appelé. On ne m'a pas répondu. Je tremblais de fièvre : dans un vase de fleurs, le seul qui ne fût pas brisé, j'ai bu de l'eau. La neige est tombée encore : le vent la soufflait sous la porte. Deux fois, j'ai entendu des pas, mais personne n'a fait attention à moi. Si quelqu'un était venu, j'aurais jeté la clef, pour qu'on m'ouvrît! J'ai fait une prière et j'ai compris qu'il faudrait mourir là ; au moins je mourais près de Lui. Je ne sais pas comment on m'a retirée… »
Note pour le Parquet de la Seine : « 17 février. La dame veuve Léon Derouville est décédée à la date de ce jour, atteinte de pleurésie ; les auteurs de l'attentat sont activement recherchés. »
LA BARATTE
— Oh! ma foi, Dieu oui, monsieur le juge, c'est bien vrai que j'ai tué, on peut le dire, et même je n'y ai pas regret, vous savez bien. Je suis une pauvre malheureuse femme, et si vous croyez qu'il vaut mieux qu'on me coupe le cou, ce n'est pas moi, bien sûr, qui vous dédirai ; je n'en aurai pas de la peine, monsieur le juge, bien sûr! Il faut le faire, si vous voyez que c'est mieux, et vous ne devez pas vous déranger à cause de moi, quand c'est votre idée, parce que moi, ça ne me fait rien, vrai comme je vous parle.
On peut bien dire que j'ai fait ça, de tuer, et toute seule, car ma fille n'y est pour rien, je vous le promets : elle m'a regardé faire, oui, mais pas plus, monsieur le juge, et vous pouvez me croire, car je ne voudrais pas vous faire tort avec un mensonge, quand vous avez été toujours bien honnête avec moi, et pas méchant, comme on raconte qu'il y en a chez vous autres. Ma fille a su que j'allais tuer son petit, ça, ça est ; mais pour m'avoir donné un coup de main, ça, non, elle n'a pas fait. Tout de même, vous pouvez bien lui couper la tête à elle aussi, comme à moi, monsieur le juge, et vous lui rendrez service : car elle n'a rien de bon à attendre sur la terre, et elle sera mieux dessous, comme de raison. Elle se reposera, et il n'est que temps : elle l'a bien gagné, et son paradis avec, car nous n'avons jamais fait tort à personne, ni l'une ni l'autre, et le bon Dieu le sait bien.
Mais je vais vous dire le tout, et vous m'excuserez si je vous retiens un peu de temps à m'écouter : il faut que je remonte en arrière pour que vous compreniez le fin de la chose, n'est-ce pas?
Je n'ai pas eu la vie heureuse, moi non plus : c'est la boisson qui a fait le mal, toujours la boisson! Le cidre, et l'eau-de-vie, surtout! L'eau-de-vie fait tout le mal, chez nous! Pas à moi, mon bon monsieur, car je n'en ai jamais touché une goutte, et ça me fait peur, tenez, comme le feu! On a eu trop de misère, rapport à la boisson!