Mon père était bon marin, et il gagnait, à Islande, des écus et de l'or, tant et plus ; mais, une fois à terre, il buvait tout, et toujours en bordée! Pour lors, on ne mangeait pas, l'hiver, et nous étions sept enfants, sans compter mon frère Yves-Marie, qui faisait huit, et qui était drôle, comme on appelle : je veux dire qu'il n'avait pas toute sa tête ; mais il était fort, dame! et solide, et il lui fallait des patates à son souper, plus qu'à un autre, encore. Mais on n'en avait pas à lui donner tous les jours, ni de la soupe, bien sûr, et personne ne mangeait à sa faim.

C'est dans ce temps-là que je me suis mariée avec mon mari ; au commencement, ça marchait : il était bon marin, lui aussi ; mais il n'allait pas à Islande ; il ne buvait que le dimanche et le lundi. C'était un brave garçon, je dois le dire, pas mauvais et courageux à l'ouvrage, qui savait la mer ; mais, quand il était en boisson, il ne connaissait plus rien et il cassait tout. Mon meilleur temps, c'est quand il rentrait tout mort à rouler : alors, ça allait ; je n'avais qu'à le ramasser pour le mettre dans le lit, et, comme ça, il ne faisait pas de dégât dans la maison. Ça coûte, quand on casse! Et même sans casser, on avait de la peine à vivre, tenez! Nous avions cinq enfants, en comptant Toussaint, qui était drôle, comme son oncle, et puis Honorine, la cadette, qui ne savait pas parler, à cause d'une maladie, et qui était muette, sauf votre respect. On dit que toutes ces maladies-là, c'est la boisson qui les fait, la boisson des parents, vous comprenez : moi, je ne peux pas croire, parce que ça ne serait pas juste, et le bon Dieu est juste. Mais on dit que c'est vrai tout de même. Pour lors, quoique ça, j'avais du mal. Mon mari, à la fin, se soûlait trois et quatre fois la semaine. C'était trop, mon cher monsieur, vous ne trouvez pas? Un jour qu'il était bu, mais pas assez, il a voulu aller sur son bateau, malgré le temps : il a attrapé un coup de gui à la tête, et il est tombé dans l'eau ; on l'a trouvé, après trois jours, sous le courant, parce qu'il faut vous dire que le courant, par chez nous, est fort comme un diable, et il vous emporte : jamais on ne reste en place, avec lui.

Quand on a retrouvé mon homme, on est venu me chercher : je l'ai vu, couché tout en grand sur la grève, même que les crabes l'avaient haché, et qu'il avait encore deux bigorneaux, un sur chaque œil, à le manger. Voilà l'eau-de-vie, monsieur le juge, et ce qu'elle fait! Ça n'est pas une pitié?

Aussi, quand il a fallu marier mon aînée, Céline, j'ai bien gardé, allez, pour voir si son prétendu n'allait pas aussi à la boisson, comme le mien et celui de ma mère. Dans le pays, ils buvaient tous, ou autant dire ; alors, je l'ai pris ailleurs, pas bien loin, à dix lieues. Et il avait l'air doux, je vous assure, ce garçon, et gentil, et il jurait sa foi que jamais il n'avait touché une bolée, et qu'il prenait seulement un rien de piquette, à son souper, comme de juste. Un homme, non plus, ne peut pas se priver de tout. Oui, mais, mon bon monsieur le juge, il mentait, celui-là, et j'ai bien su, quand il a été marié avec Céline, qu'il était tout pareil aux autres, devers la boisson. Le cidre et tout, ça marchait! Chaque matin un verre d'eau-de-vie, avec son café, et un grand verre, tenez! Il était bon maçon, et il se faisait des journées de trois et quatre francs, quand il voulait, et on le demandait, car on fait assez bien de bâtisses, dans tout le pays, autour de Brest. Mais il ne cherchait pas souvent le travail, et il refusait d'aller au chantier, s'il avait dix sous dans sa poche, pour se soûler. Quand il n'avait plus rien, il travaillait un jour, deux jours, quelquefois trois, mais pas plus, car le samedi arrivait tout de suite, et, le soir, vite au cabaret, pour le dimanche, le lundi, le mardi ; soûl mercredi, il dormait avec sa boisson.

Mais vous, mon bon monsieur, qui êtes capable, et qui êtes quelque chose dans la justice, est-ce que vous ne pourriez pas faire une loi pour empêcher qu'on vende de l'alcool dans tous ces cabarets de misère? Ça serait charité pour les pauvres femmes, et pour les hommes, aussi, puisqu'ils se tuent la santé avec ça! Si c'est poison, comme on dit, il faut vendre ça chez le pharmacien, avec tant d'autres poisons qu'il a! Je dis peut-être bien une bêtise, et vous m'excuserez, peut-être ; mais si j'étais juge dans le pays, moi, ou le président, ou quelque chef, comme vous, j'opposerais de vendre la mort, tant que ça.

La vérité, c'est que la misère avait commencé chez Céline, dès au bout d'un an qu'elle était mariée, autant dire tout de suite : chez le meunier ou chez l'épicier, on ne voulait plus lui faire crédit, vous pensez bien, puisqu'elle ne payait pas.

Mais ça a bien été une autre histoire, un jour. Voilà-t-il pas que le mari de Céline s'en est retourné dans son pays, tranquille comme Baptiste?

— On ne peut plus aller, qu'il dit, je m'en vais.

Et il a fait. Le vrai, voyez-vous, c'est qu'il a mieux aimé garder tout son argent pour la boisson, et être tranquille avec ses amis, comme avant le mariage, quoi! On l'a plus revu. Céline est venue demeurer avec moi. Mais c'était de la misère, tenez! Car, moi, comment voulez-vous que je gagne? Ah, oui, c'était de la misère, et vous pouvez me croire.

Pour lors, je vous dirai que ma fille, dans ce temps-là, nourrissait son petit, qu'elle avait eu. Mais elle ne faisait guère de lait, vous entendez bien, parce qu'elle ne mangeait pas, et il faut savoir, monsieur le juge, qu'une femme a besoin de manger, quand elle nourrit. Le petit prenait la bouillie. Il venait bel enfant, tenez, magnifique! Il forçait à vue d'œil. Tout de même, il ne marchait pas, et quand il a eu ses quatorze mois, impossible qu'il se tienne debout ; alors, on a bien vu qu'il avait une jambe un peu courte, ou la hanche, tenez, là, qui était faible, et qui pliait. Je l'aimais bien. Il me riait. Céline me le laissait, quand elle allait laver au puits. J'essayais de le mettre droit, et je halais sur sa jambe, pas trop fort, pour qu'elle allonge.