Ce mot-là m'a rendu ma tête, en me rappelant au devoir. Pas le devoir professionnel, hein? Non! Celui de venger mes mortes, de trouver le bandit qui me les avait tuées, de le leur apporter, à elles, rien qu'à elles, et de le leur saigner en holocauste, pour elles toutes seules! Mon devoir d'amour et de vengeance, quoi!

Alors… C'est ici qu'il faut bien m'écouter, si vous voulez comprendre. Il y a de grandes minutes, dans la vie, et c'est dans ces minutes-là qu'on reconnaît les hommes : les uns sont démolis par la secousse, et les autres, au contraire, sentent leurs forces exaspérées, décuplées : le talent qu'ils ont devient du génie. Lorsque la bande des nigauds voit tout perdu, et qu'en effet tout est perdu, ceux-là retournent la victoire, d'un coup de doigt, et ils vous gagnent la bataille : c'est des Napoléon, ceux-là! J'en suis, et je n'en tire pas vanité, allez! car c'est une espèce de folie qu'on a, une crise dans laquelle on vaut plus que soi-même, et qui ne dure qu'une minute! Le temps de me redresser et de pivoter sur mes talons, d'un seul coup d'œil au boulevard, j'avais tout vu, tout noté, classé tout, supputé, confronté, réfuté, éliminé des hypothèses, calculé la durée, l'espace, la trajectoire, et j'étais sûr de mes déductions :

— Ça vient de là!

Une maison, quatre étages ; au second, volets clos, appartement vide : j'étais sûr! La vérité ne ressemble pas à l'erreur ; elle porte en soi une puissance d'illumination qui éblouit quand on la regarde en face, et que les erreurs ne possèdent jamais, même quand elles sont vraisemblables. C'est un coup de clarté subite, un éclair dans la nuit, une fenêtre qui s'ouvre et se referme : la vision n'a duré qu'une seconde, et, dans cette seconde, il faut avoir tout vu!

Je voyais : l'homme, probablement un seul homme, ses combinaisons, ses moyens, ses actes, jusqu'au geste suprême de lancer la bombe. Ici, deux incertitudes : Avait-il suffisamment préparé sa fuite? A-t-il eu le temps de sortir? J'étais, tout à l'heure, à cinquante mètres, que j'ai franchis en courant. De plus, j'ai perdu deux minutes, dans la douleur, peut-être trois. Il a deux étages à descendre : prudemment, ou bien à la course? Selon sa nervosité, et j'ignore. Une chance de le trouver dans l'escalier, dans le couloir, ou hésitant sur le seuil. Vite, vite! Sans même un regard à mes mortes, — est-ce que le taureau pense à l'étable, quand il fonce sur le picador? — je me ruais vers la maison et j'étais le taureau qui souffle droit devant lui, mais qu'on n'amusera pas avec des banderilles!

Ah! la bonne porte! Personne n'avait l'air d'y songer, à cette porte-là ; les imbéciles allaient aux maisons innocentes, et pas un d'eux ne me suivait! A moi tout seul, la proie! J'arrive. Sur le trottoir, sur le seuil? Pas un de ces passants n'est lui! Je le reconnaîtrais. A-t-il passé? En m'engouffrant dans le corridor, en gravissant l'escalier, j'arrangeais mon plan, mon rôle, un beau plan, je vous jure, et ça tournait vite, dans ma caboche! Ceci, cela, il résulte ceci, je fais cela, bravo! Après? Ça, tout de suite! Et alors? Un temps d'arrêt, doute rapide : quelle marche suivre, à présent? Celle-là, sans hésiter, c'est la bonne, je tiens le fil! Je tiens mon homme, s'il est encore là. Caraco! quand je te tiendrai, si je peux te tenir, tu seras mon seul bien sur terre, mais je ne te rendrais pas pour tous les trésors de Vigo!

Premier étage, ce n'est pas ici : grimpons! A mesure que je monte, une espèce de joie me crie que j'ai gagné, et qu'il est toujours là. Je le flaire? Non, mais un courant télépathique s'établit entre lui et moi : il me sent venir, je le sens vivre. Ce n'est plus, comme tantôt, ma raison qui révèle et démontre la vérité, c'est ma tension nerveuse qui se rapproche d'une autre, ma sphère d'attraction qui entre dans la sienne…

Second étage. J'y suis! Il y est, nous y sommes! Sur le palier, deux portes, à droite, à gauche, Nord, Sud, c'est celle-ci! Sonner, entrer? Jamais, jamais, jamais! Mon envie d'enfoncer la porte, l'envie du taureau, on saura la dompter, n'est-ce pas? Je me dédouble, je suis double : le moi intelligent qui surveille ma brute a pris le taureau par l'oreille, et il l'entraîne, et il lui dit :

— Allons, stupide bête, tiens-toi tranquille, ma bonne bête, et je te la livrerai, ta proie, et tu l'auras à ta merci, pendant des heures, des jours, pour la torturer bien longtemps, beaucoup, beaucoup… Viens par ici, ma bonne bête…

La tempe collée à la porte, j'écoute : ce mur de planches, ce fragile bois peint, c'est trop tentant, et le taureau voudrait se ruer sus!