— Pas ça, te dis-je… Une mêlée, des revolvers, et, si tu t'es trompé dans tes calculs, tu te trouveras tout seul contre plusieurs : vas-tu risquer les hasards d'une lutte, où tu seras peut-être le vaincu, où tes balles s'égareront peut-être dans un autre que lui, et où ta meilleure chance sera de le tuer d'un coup, trop vite… Allons donc, viens par là, ma brute, et je te le remettrai, à ta guise, plus tard…

A reculons, en léchant la porte des regards, je m'écartais du seuil, et doucement, avec précaution, sans bruit, lentement, toujours à reculons, je montais les marches de l'étage suivant, pour me cacher par delà le tournant ; avec des sens aiguisés, j'écoutais, discernant et analysant les bruits, ceux de la rue, qui entraient par des fenêtres, ceux de l'appartement, qui venaient vers la porte…

On marche, on vient… On l'a touchée, la porte, de l'autre côté! On écoute, derrière! Son oreille est appliquée au bois que mon oreille vient de chauffer. Ah! comme j'entends, comme je vois! On va ouvrir! Sûrement, on va ouvrir avant deux secondes, on ouvre déjà! On ouvre de la main gauche, et ce n'est pas la main qui a lancé la bombe, mais c'est l'homme! Je suis plus sûr que jamais. Pourquoi a-t-il tardé tant à partir? On expliquera cela plus tard, et qu'importe, puisque c'est lui qui vient à moi! Silence, mon cœur, tu bats trop fort, on va t'entendre aussi…

La porte s'entre-bâille avec prudence, et j'encourage électriquement celui qui n'ose pas encore sortir : « Viens donc… Il n'y a personne… Viens donc… »

Il se décide… Il ouvre. Il se hasarde… Sa tête est déjà dehors. Il est rassuré, maintenant, par l'escalier désert. Je ne veux plus penser à lui, pour qu'il ne perçoive pas mon fluide! Penser à autre chose, je ne peux pas! Il s'aventure!… Son pied droit est sur le palier. Je me plaque au mur pour exister moins. Il est sorti! Je l'ai!

Le taureau est mort, je suis chat! Mon gibier examine, encore une fois, en bas d'abord, en haut après. Il a dûment constaté que personne n'est dans l'escalier.

— Va donc, crétin!

Il referme la porte derrière lui. Il descend, la main droite sur la rampe, la main qui a lancé! Je la vois! Je peux me pencher, à présent, pour mieux voir! A deux mètres sous moi, la tête où l'idée de mon deuil a germé, la voilà!

D'un regard, j'ai vu tout l'homme, son vêtement, des pieds à la tête, chapeau, veste, pantalon, souliers, je connais tout, moins le gilet ; sous le rebord du chapeau, le bout de son nez pointe, et sa barbe. Je le connais, et je le reconnaîtrais entre cent mille, tel qu'il est vêtu là, du moins. Que j'entrevoie son visage, à présent!

A pas de félin, je descends derrière lui, et il ne m'entend pas… Je descends. Je le gagne en vitesse, car il n'avance qu'avec circonspection, lui : il n'est pas sûr, lui, mais moi, je suis sûr, et je vais vite. Je vais le joindre… Il entre dans la pleine lumière de la fenêtre d'escalier. Qu'il se retourne maintenant!