— Je peux bien dire que je m'en bats l'œil, des crevaisons! Tu as l'air de rager?

— Moi?… Oui, au fait, oui, je rage… parce que, tu comprends, le roi est manqué… Alors, ça me…

— Te trouble pas : on repiquera.

— Pour le moment, décidons. Le temps presse. Voilà : je te laisse chez moi, je t'y enferme, je regagne mon poste, et tu m'attends jusqu'au soir ; ça va?

— Tu m'enfermes?

— Il faut bien, puisque je ferme toujours. Je dois faire comme toujours, n'est-ce pas? C'est indispensable, pour ne pas attirer l'attention. Tu as confiance en moi, voyons?

— Nomme les frères.

Je ne m'attendais pas à cette sommation. Je cite, en hésitant, quelques anarchistes connus, et tandis que j'en cherche les noms, il remarque mon incertitude et scrute le fond de mes yeux. C'est lui le policier, maintenant, il me guette, il me traque, il prend avantage, je le sens, je doute de moi : l'homme qui doute de lui-même est vaincu par avance. Vous êtes-vous battu en duel? Celui-là sera le vainqueur, sûrement, qui veut l'être et qui ne doute pas de l'être. Mais vingt secondes, deux secondes de trouble, dans l'œil ou dans l'âme, pour compromettre une victoire, ça suffit! Je les ai eues, et maudites soient-elles! D'un coup, tout vient de crouler, le bénéfice des manœuvres savantes, les preuves de mon dévouement : rien n'en subsiste plus, parce que j'ai hésité, et les méfiances de l'autre se réveillent. Sa main bouge dans la poche du revolver ; je feins de n'en rien voir.

— Explique, dit-il. Comment m'as-tu découvert?

Cette fois, je me suis reconquis : je fais front, je fonce à la charge, je lui plante mon regard dans les prunelles, et je le cloue avec cinq mots :