Voilà comment je suis devenu anarchiste.

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Dès le lendemain, je me mettais à l'œuvre. Quelques propos subversifs, tenus en présence de mes collègues ou de mes subalternes, furent bien vite rapportés aux grands chefs : on me cuisina. Des brochures trouvées chez moi, des absences injustifiées, des alibis que je donnais maladroitement et dont l'inexactitude était découverte sans peine, m'eurent bientôt compromis davantage. On me révoqua. A mon gré, c'était trop peu, comme vous pensez. Je fis tapage de protestations, avec des phrases sur la liberté de conscience, des menaces de révélations sur les menées de la police, un terrible discours lancé du haut de la scène, dans l'entr'acte d'un café-concert : on m'arrêta. Bravo!

J'avouai tout. Mais ce policier inconnu, en compagnie duquel on m'avait vu le jour de l'attentat, n'était-ce pas le coupable? N'étais-je pas le complice?… Là, je niai avec véhémence, arguant de ma bonne foi, ayant cru, comme tout le monde, aux insignes que cet étranger nous exhibait :

— J'ai mes idées en politique, soit, mais je connais mes devoirs et je les ai toujours remplis avec exactitude : je défie qui que ce soit d'affirmer le contraire ; je suis un honnête homme, et si j'ai été, pour une fois, dupé comme vous, aussi bête que vous, qu'avez-vous à me reprocher?

Mon nom devenait scandaleux et mon portrait parut dans les journaux. Seul, le cocher qui nous avait véhiculés pouvait déposer contre moi : faute d'idée ou de courage, il ne broncha point. J'en fus quitte pour six mois de prison : la belle affaire! Quand on me relâcha, j'étais sans métier, sans argent, et j'avais peine à vivre, mais j'approchais du but : les frères m'accueillirent.

Dans les cénacles de l'anarchie, je jouais le martyr, le héros ; pour manger, je vendis mes meubles ; une légende m'auréolait ; ma gloire avait gagné Londres, Genève, Turin. D'ailleurs, elle seule progressait ; tous mes efforts pour retrouver la piste de l'homme, ou un indice quelconque sur son passage à Barcelone, furent longtemps sans résultat. On ne savait rien, personne ne connaissait cet étranger survenu, disparu, et le prestige de son habileté se reportait sur moi, qui l'avais aidé, sans nul doute ; on me questionnait, je niais, mais avec des réticences, des sourires, et ma discrétion passait pour admirable, comme ma prudence.

On m'admira bien plus encore, le jour où nous vint, en mystérieuse ambassade, un Frère chargé par un Frère de me dire solennellement « merci », en présence des Frères. Vous la devinez, l'ivresse de cette minute? Ma proie revenait à moi, d'elle-même!

Je vous abrège le compte rendu des beaux gestes et des belles paroles qui me désignaient à la gratitude de tous. L'émissaire m'étreignit les mains. J'eus fort peu de mal à faire démontrer par un orateur que mon séjour à Barcelone serait un acte de courage inutile, dangereux même ; séance tenante, on me vota des subsides, des fonds de voyage : on m'envoyait vers Lui!

Vers lui?… Non, pas encore, mais avec son ami, avec un guide!