— Hein! C'est conduit, ça? Personne ne s'est douté de rien, pas même toi.
Cette première entrevue avec ma proie fut empreinte de quelque gêne ; sans doute, je le haïssais trop, l'assassin de mes chéries, et une électricité répulsive se dégageait de moi, en dépit de ma volonté tendue. Je m'ingéniais en vain à des sourires amicaux. Blasquez s'indignait de nos froideurs.
— Voyons, La Ballade! Jarguina t'a sauvé la vie, et il en a perdu sa place ; sans lui, tu n'en mènerais pas large : ça compte, ces services-là. Quant à toi, Enrique, tu es vexé parce qu'Émile t'a brûlé la politesse, et qu'il s'est méfié de toi ; tu as tort, car on ne se méfie jamais trop. Il faut que vous soyez amis! Je le veux, pour qu'à nous trois nous fassions la belle besogne, une besogne dont on parlera, je vous prie de le croire! J'ai mon plan!
Il nous l'exposa : à quelques sottises près, c'était celui dont je m'acharnais depuis trois semaines à suggérer les éléments, et qui devait nous ramener en Espagne : à Gérone d'abord, à Madrid ensuite, là pour préparer les engins, et là pour les utiliser. Mais vous pensez bien que le voyage des tueurs se limiterait à Gérone, et que je me chargerais de les y arrêter pour toujours…
Eh! caraco! la bonne joie, quand le programme de Blasquez fut définitivement adopté! J'en oubliais presque ma rage, tant je jouissais de l'assouvir, et ma haine devenait alerte, communicative, entraînante, comme la plus chaude amitié. Je chantais, je jasais, ma gaieté sonnait en fanfares et s'épanouissait en boutades. Vraiment, mes deux condamnés à mort ont bien ri pour leurs derniers jours! Croyez-moi si vous pouvez, et si vous comprenez : je ne les détestais presque plus, depuis qu'ils étaient sous ma griffe. Je me suis souvent reproché ces heures d'entraînement comme une trahison vis-à-vis des deux mortes ; c'était plus fort que moi : j'étais trop plein de mon bonheur, trop enivré de ma victoire sûre, et tout le reste s'estompait. Le chat qui guette la souris est sévère devant le trou qu'il garde, et son impatience le hérisse ; mais, après le premier coup de croc, quand il tient sa proie, il s'amuse. Je m'amusais! Ils étaient déjà dans leur mort, et je jouais avec cette double agonie, très lente et très propre, dont les agonisants n'avaient pas conscience, et que j'étais seul à connaître, à contempler, à prolonger : un spectacle pour moi seul, de ces deux trépassés qui persistaient à se croire des vivants, et qui disposaient l'avenir!… J'ai passé à Genève les meilleures journées de ma jeunesse ; les dernières aussi, puisque le sacrifice était fait de ma vie comme des deux autres.
Nous partîmes enfin.
Le retour fut charmant. Toute suspicion avait définitivement disparu, et toute contrainte. Une parfaite intimité régnait, et quand nous descendîmes de wagon, j'étais vraiment le camarade indispensable, celui qui, par sa belle humeur, abolit les fatigues, vivifie les courages et fait mépriser les périls.
Nous arrivâmes de nuit : Émile, toujours prudent, nous avait quittés avant la frontière espagnole, pour n'y être pas vu en compagnie de gens suspects ; il gagna Gérone à bicyclette, et, le lendemain soir, il entrait chez Blasquez, pour n'en plus sortir : c'est moi qui ai refermé la porte derrière lui.
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On se mit à la besogne : il s'agissait de fabriquer simplement quelques engins, et de faire sauter l'Escurial, rien de plus ; d'après le plan dont Diego Blasquez s'imaginait être l'auteur, l'exécution ne présentait que des difficultés enfantines ; j'approuvais et renchérissais. Mes anciennes fonctions de policier me permettaient de fournir, sur la question topographique, des renseignements qu'on jugeait précieux ; en revanche, on raillait mon incompétence en matière d'explosifs, et je l'exagérais de mon mieux : le chimiste résolut de m'instruire, ainsi que je l'avais prévu. Tout s'organisait selon mes vœux : le laboratoire souterrain fut nécessairement notre salon ; la mortelle chimie entra en jeu : l'heure approchait.