— Espérer que tu leur échapperais? Tu as pu espérer cette chose? Ah! pour la peine, laisse-moi jouer un peu avec leur jouet, avant qu'elles le cassent… Ne t'agite pas ainsi, ne saute pas encore! Dans un quart d'heure, tu te promèneras, mon ami ; je tiens à ce que tu te balades, La Ballade, et j'entends que tu te débarrasses de tes liens, mais, au préalable, je te débarrasserai moi-même, si tu permets, d'une autre superfluité : tu es l'ennemi du superflu, j'imagine? L'homme n'a droit qu'au nécessaire, et des allumettes ne sont pas indispensables pour entretenir l'obscurité ; je prends les tiennes, mon ami, dans ton gousset, comme tu vois, pour t'épargner la tentation d'illuminer ici et de choisir entre les cruches. En revanche, voici, à portée de ta main, un jambon et du pain : je te soigne? Je ne tolérerai pas que tu souffres de la faim ; la soif me suffit : elle est pire. On dit que c'est une torture atroce, et qui rend fou : je n'ai rien trouvé de mieux à t'offrir. J'appréhende même qu'avec elle le pain te paraisse trop sec et le jambon trop salé. Bah! si tu n'y peux plus tenir, tu trouveras de quoi boire dans l'une des quatre cruches, à condition que tu choisisses la bonne, et sans renverser les autres… Il ne te manque plus, à présent, qu'un outil pour couper tes cordes? Le voici, ouvre ta main, prends-le. Parfait! Avec ce couteau entre les doigts, parole! tu as l'air d'un autodafé qui tient son crucifix. Dans l'attitude où te voilà, il ne te sera pas difficile de scier le chanvre à ton poignet : tu y mettras le temps mais j'ai besoin de temps pour m'éloigner, n'est-ce pas? Tes mains une fois libres, rien ne te sera plus aisé que de délivrer tes jambes, et tu pourras alors te promener à ton aise, au milieu des bombes, en pleine nuit, toi qui es noctambule. Bonne promenade, mon garçon, et pas d'imprudence. Eh! là donc! On dirait que tes yeux m'implorent?… Oui, oui, te voilà humble, avec des yeux tout ronds! Es-tu naïf au point de croire à ma pitié possible? Invoque la leur, si tu veux, celle des femmes… Essaie… Pourquoi n'essaierais-tu pas? Qu'est-ce que tu risques, au point où tu en es? Demande-leur pardon, un peu!

Timidement, ses regards obliquent vers le portrait. Va-t-il supplier?… Non. Dans un rehaut de courage, il se crispe et ravale sa prière. Tant mieux! Je ne le veux pas vil. Qu'il ait peur de la mort, ça me suffit et j'en suis sûr! Qu'il soit capable de résister à sa faiblesse, cela me plaît, car le supplice durera plus longtemps.

— Avant que je sorte, regarde encore une fois un vivant : c'est le dernier que tu verras!

Ce coup-ci, je ne m'y trompe pas : ses prunelles me supplient. Mais il n'articule pas un mot.

— Adieu, Tantale, l'eau est là! Meurs de soif et de peur, à côté de l'eau, ou décide-toi au talion, et fais de toi ce que tu fis des autres, bouillie de chair, de sang, de moelle et de cervelle, bifteck haché, mètres d'andouilles et purée d'os, dans les murailles qui s'écroulent!

Je prends la lampe et ma lanterne. Je sors. Je ferme.

Derrière la porte, la voix sourde de mon prisonnier clame désespérément :

— Au secours!

Je m'en vais.

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