Barbara, Catalina, pardonnez-moi : j'ai eu pitié de celui-ci, pendant une seconde, et, presque, j'ai failli vous trahir! Est-ce qu'ils ont eu pitié de vous? Je me croyais plus fort. Je ferai sagement de ne plus redescendre.
Au grand air, je respire ; la lumière me lave. Le ciel est pur ; des oiseaux volent dans le jardin : il me semble que je remonte de l'enfer. Dans un arbre, juste au-dessus du laboratoire, une mésange s'égosille. Il est huit heures du matin. Pas plus? Le temps est long : ils n'ont pas encore très soif, mais l'excitation nerveuse, après mon coup de revolver, leur procurera la fièvre. Je ne veux plus penser à ce Blasquez : il me gêne. Pour que l'âme des trépassées me réconforte, je prie…
Je ferai du jardin mon quartier général, jusqu'à la fin. Et pourquoi n'y dormirais-je pas, la nuit? Les nuits de Gérone sont belles en septembre. C'est dit : je ne quitterai pas.
Je me promène sur eux, autour d'eux : à force de passer, je trace des sentiers dans la friche.
Souvent, je consulte ma montre, et parfois aussi je m'hypnotise dans la contemplation des aiguilles qui évoluent, si lentement. A vrai dire, c'est monotone, et je m'ennuierais, sans la ressource de me dire que cette lenteur, fastidieuse pour moi, est infernale pour les emmurés.
Midi approche : c'est la quatorzième heure d'Émile, la onzième de Blasquez.
— Allons manger.
Après un repas sommaire, je rejoins mon poste. Par une fortune providentielle, j'ai trouvé dans la bibliothèque un ouvrage traduit du russe : un jeune aventurier y raconte les affres d'une mission au désert pendant trois jours de soif. Je lirai cela sous mon arbre. L'imagination n'est pas une faculté purement spontanée ; elle demande qu'on l'aide, et elle y gagne. C'est pourquoi j'emporte aussi — ne riez pas — des raisins, une poignée de gros sel, un verre de cristal, une énorme gargoulette d'où l'eau fraîche suinte sous la flanelle mouillée…
Tout le jour, je lis sous mon arbre, je lis la soif, je la relis ; pour exciter la mienne et mieux jouir de la leur, je fume en suçant du sel. Ah! la magique beauté, alors, d'un verre où l'eau est froide, et qui s'irise quand on le lève vers le ciel, et qui frileusement se ternit peu à peu de vapeurs condensées! Les rubis et les topazes du vin, ou les opales de l'absinthe n'ont pas, pour un ivrogne, les splendeurs de ce diamant potable, et quand le flot se rue en torrent dans ma gorge, c'est de la vie que je bois, leur vie, leur sang, et je dessèche leurs artères en inondant les miennes!
Le jour s'écoule. Le soir vient. Jusqu'ici, leur soif n'est qu'un tourment ; un supplice, pas encore…