— Le texte nous dit : « Bouillies dans leur propre sang », et il nous fait savoir que leur température s'élève à 112°. Nous en avons d'autres, au contraire, que l'on plonge dans l'eau en ébullition pour les écorcher vives, afin de savoir pendant combien de jours elles pourront vivre ainsi. Nous possédons également le chien enduit de térébenthine, allumé, puis éteint, et mis en surveillance ; nous avons celui qu'on gave de cailloux, et d'autres que je passe, car, du premier coup d'œil, vous avez perçu, comme moi, le haut intérêt que ces expériences présentent pour l'enrichissement du savoir médical. Je ne le conteste pas, Monsieur, et je ne veux point aborder cette question, où mon incompétence est aussi notoire que celle du cheval. Mais vous me concéderez à votre tour que, pour être légitimement autorisé à de telles entreprises, il siérait tout au moins d'avoir fait preuve d'aptitudes spéciales, et que ces enquêtes dans la vie et dans la douleur ne sauraient être librement ouvertes à l'ingéniosité de chacun.
— Les savants seuls…
— C'est faux! Et, pour la seconde fois, je vous affirme que ces libres investigations sont l'aventure courante des écoles vétérinaires, où j'ai vu l'inutile s'agrémenter d'atroce! Ajouterai-je, que dans telle Faculté de province, dont je pourrais dire le nom, des chiens sont éduqués par les étudiants à prendre les chats sans les tuer, et à les rapporter pour un service d'expérimentations en chambre? C'est la mode, Monsieur. Ils étudient, ces jeunes gens! Ils ont du zèle, et ils ont pleine latitude ; ils entrent dans le monde, et l'exercice d'un privilège, nouveau pour eux, est une tentation charmante. Or, réfléchissez à ceci, Monsieur, que l'étudiant ne s'avise point, à l'ordinaire, de reviser les expériences de ses maîtres, et qu'il n'a ni la coutume, ni le loisir de vérifier, intégralement et par lui-même, le bien-fondé des notions sans nombre que la Science lui apporte ; en botanique, en chimie, en physique, en thérapeutique, il accepte ; en physiologie, il contrôle! Quand on lui enseigne que tel remède est bon contre tel mal, il croit, mais quand on lui affirme que tel nerf réagit en telle douleur, il doute, ou du moins il expérimente, pour voir! Des études anatomiques auxquelles il peut s'adonner sur le cadavre, il les essaie sur la bête vivante, parfois, et pour changer! Des opérations que le chirurgien ne fera pas sur l'homme et que le vétérinaire n'aura jamais lieu de tenter sur le cheval, comme la résection du sabot, on s'y exerce encore sur l'animal vivant. Pourquoi? Pour habituer le néophyte au spectacle de la douleur, et l'aguerrir! Car on l'a employé, cet argument, et quelques-uns ont osé soutenir que l'éducation médicale comporte des exercices d'endurcissement professionnel! Eh là! Monsieur! c'est un blasphème! Le médecin s'en va par le monde comme un apôtre de pitié ; sa mission véritable, si elle n'est pas toujours de guérir, est au moins de réconforter, et comment réconfortera-t-il ceux qui souffrent, s'il a tué d'abord la pitié dans son cœur?
— Cette théorie de l'endurcissement…
— Est soutenue! Je peux vous citer les textes qui la prêchent, et même les textes où des monomanes prônent la volupté du « bon vivisecteur ».
— Laissez-moi croire que nos étudiants accordent peu de crédit à ces paradoxes sadiques.
— Légion, ceux qui les réprouvent! Légion plus nombreuse encore, ceux qui s'abstiennent de les mettre en pratique! J'en sais même qui tiennent pour stériles et barbares les six leçons de physiologie que le programme leur impose. Mais là non plus je n'ai point compétence, et je ne juge pas.
— Vous faites sagement.
— Je constate, et c'est déjà trop! Je constate et je signale. Une tolérance existe : est-il bon qu'elle dure? Des faits, qu'on vous a racontés de ma part, existent, licites et quotidiens ; est-il convenable qu'ils cessent? Décidez.
— De ce que ces pratiques fussent abolies, l'enseignement n'aurait-il pas à souffrir?