J'ai entendu, dans l'eau, une seconde détonation, plus près, et j'ai reçu un coup dans la jambe, même qu'il m'a cassé l'os.

Quand j'ai sorti la tête, j'ai aperçu l'avant du Setubal qui se relevait, preuve que notre cuirassé coulait par l'arrière. La mer était pleine de cris : on aurait dit qu'elle aboyait ; sur toute l'eau, ce n'était qu'un beuglement de mort : des hommes, des épaves, et ça se cognait dans les creux…

Le torpilleur? Disparu. Le cuirassé enfonçait davantage. Parmi les lames, on jetait encore des appels, mais un peu moins, et presque plus, parce que des tas d'hommes avaient coulé à fond, et parce qu'on en ramassait quelques-uns dans les embarcations que l'escadre mettait à flot, tant qu'on pouvait.

Je suis des repêchés. Mais je n'en suis pas plus fier, oh! là, non! Plus de Setubal, plus de commandant, une jambe à la traîne, et un lit d'hôpital pendant qu'on se battait ailleurs! »

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Tel est le récit du matelot Chiquet ; il peut être, sur plusieurs points, contrôlé par la déposition des marins ou des officiers qui échappèrent au désastre du Setubal.

Ceux-ci nous révéleront même un détail particulièrement horrible. Ce navire, tout récemment construit, réunissait les plus remarquables conditions d'étanchéité, et la cabine d'entre-pont, cette « cabine-amiral », où se conservaient la caisse et les papiers du bord, avait été l'objet d'un soin tout spécial : on peut donc supposer que Miguel et Mercédès, enfermés là après la submersion du cuirassé, y vécurent des heures et peut-être des jours.

Quant au torpilleur, on n'en a retrouvé nul vestige. La bataille de Maisi empêcha de pousser les recherches ; mais des témoignages unanimes constatent deux explosions successives, et si la première fut celle d'une torpille posée sous le Setubal, la seconde fut celle du torpilleur lui-même, que don José avait fait sauter à son tour : quelques victimes de plus ou de moins n'étaient guère à considérer, et ce forcené ne daignait point laisser à son bord des survivants accusateurs. Il voulut éviter le scandale d'un procès, les poursuites, les polémiques, les ragots, l'avanie d'un jugement, et sans doute il espéra que la destruction de notre cuirassé serait mise au compte de l'ennemi ; l'événement, d'ailleurs, lui a donné raison sur ce point, tout au moins pour un temps.

On se tromperait cependant si l'on imaginait que ce vœu d'échapper aux soupçons prît sa cause dans un remords quelconque ou dans la simple conscience du forfait accompli : bien loin de croire qu'il eût à rougir de son acte, don José dut, au contraire, se trouver grandiose, et cette vengeance épique ne pouvait que flatter sa folie de mégalomane.

Mais il y avait, à côté du crime, une chose qu'il lui répugnait de divulguer, et c'était les causes du crime : il n'admettait point et voulait empêcher qu'on recherchât dans sa vie intime les mobiles de son acte ; l'honneur défendait que ses infortunes conjugales fussent étalées au grand jour.