La grosse bête arrive et nous rase, à nous prendre dans son remous : nous n'étions pas à deux brasses. J'entends des voix qui disputent ; le lieutenant criait un ordre, et le second maître répondait des choses : quoi? Je n'en sais rien, car il parlait à peine, à la manière de quelqu'un qui n'ose pas dire ce qu'il pense ; mais le lieutenant répétait son ordre avec colère ; j'ai très bien reconnu la voix de don José ; je n'ai pas vu sa figure, à cause de l'obscurité, mais ses gestes, je les vois encore, en ombre chinoise, et je pourrais jurer qu'il tenait son revolver au poing, pour menacer le second. Le torpilleur avait passé.
Les bras m'en tombaient de découragement, à l'idée qu'ils arriveraient avant nous, et que le lieutenant allait monter à bord, faire du scandale, tuer quelqu'un, quand je ne serais pas là pour défendre mon maître. J'ai lâché mes avirons, et je n'avais plus envie à rien, plus de force.
Mais tout d'un coup une sueur froide m'a pris ; je venais de le réentendre dans ma tête, l'ordre du lieutenant, et c'était l'ordre de parer la torpille! Deux fois, je l'ai entendu, tout à l'heure! Sur le moment, je n'y ai pas pris garde, et je ne comprenais pas, alors ; mais sa voix me tinte dans les oreilles! Une torpille! C'est bien ça qu'il commandait au second, et l'autre protestait.
— Une torpille! Est-ce qu'il voudrait?…
J'étais debout sur mon banc, pour voir plus loin.
Le torpilleur entrait dans l'ombre du Setubal. Je crois que j'ai poussé un hurlement d'appel.
L'homme de quart a crié : « Qui vive? »
Sans doute, il avait vu venir ce torpilleur sans feux. Il a crié une seule fois et il a tiré un coup de carabine.
A la proue du cuirassé, j'ai vu une houle, et le torpilleur faisait machine arrière. J'ai encore entendu des commandements à bord du Setubal, et j'ai vu des silhouettes qui couraient sur le pont. Et puis, une grande lumière, dans la nuit, et une gerbe d'eau en feu, des fumées rondes, avec une détonation terrible!
Tout tremblait ; notre canot a roulé, et j'étais dans la mer.