Celui qui vécut de la sorte ne pouvait pas vivre longtemps : ses amis le pleurent encore, parce qu'il fut cordialement aimé, avec tendresse, avec pitié, avec respect, comme le mérite un être d'exception qui porte en lui le fardeau sacré, et qui en meurt. Mais ce qu'il faut dire et dire surtout, c'est la vénération due à cette sincérité d'autant plus respectable qu'elle fut suspectée, et qui a fait de Rollinat un des derniers poètes accordés à un monde d'où le rêve s'en va.
E. H.
LA PEUR
LE SETUBAL
Cette affaire du Setubal ne fut jamais élucidée ; on peut même dire, ou supposer, que les pouvoirs publics et l'opinion en détournèrent volontairement leur attention, comme si l'on se fût trouvé en présence d'un mystère qu'il valait mieux laisser dans l'ombre. Seul, un journal, qui possède le renom d'être assez bien informé en matière de choses maritimes, publia un article, étrangement énigmatique, et qui ressemblait à un commencement d'enquête ou de révélations ; sa teneur imprécise et quelques sous-entendus donnaient à penser qu'il tendait tout d'abord à amorcer la curiosité des lecteurs, et qu'il serait bientôt suivi d'éclaircissements sensationnels.
Les journaux de l'étranger, et plus particulièrement ceux des nations qui ne sont point sympathiques à l'Espagne, ne se firent, comme on peut croire, aucun scrupule d'accueillir les insinuations de notre compatriote ; mais, à leur grand désappointement, son premier article ne fut complété par aucun autre.
Le rédacteur avait-il compris à quel point ses accusations seraient importunes, au cours d'une guerre déjà difficile, et quel danger ce serait pour le pays de semer dans la flotte des ferments de défiance entre nos marins et leurs chefs? Peut-être s'était-on ému, en haut lieu, de ce péril moral, plus grave encore que l'événement lui-même? Il se peut que le gouvernement ait apprécié l'urgence d'arrêter les indiscrétions du journaliste, par des moyens que j'ignore. Peut-être aussi, deux familles puissantes, intéressées d'honneur à ce que rien ne fût ébruité, achetèrent le silence de la presse? Quoi qu'il en soit des procédés mis en œuvre pour obtenir ce résultat, l'affaire n'eut pas de suites : les journaux étrangers supposèrent, j'imagine, qu'un polémiste de mauvais goût avait, mal à propos, échafaudé de romanesques hypothèses qu'il lui fallait abandonner faute de preuves, et ils passèrent outre.
Sur ces entrefaites, d'ailleurs, la formidable bataille de Capo-Maisi attira sur elle l'attention du monde, et l'aventure de Santiago fut reléguée parmi les affaires déjà anciennes et de moindre importance.
Il faut noter cependant que le journaliste parut alors revenir à la charge ; dans un article insidieux, tout guindé de patriotisme, il se lamentait à nouveau sur la perte prématurée du cuirassé le plus récent et le mieux armé de notre escadre, et il s'attachait à démontrer que, si cette puissante unité n'avait pas fait défaut à notre flotte, en un moment décisif, l'issue de la bataille n'eût pas été la même : il établissait assez judicieusement que l'ennemi, dont les vaisseaux éprouvèrent une si grosse difficulté à doubler la pointe du Maisi, n'auraient pu réussir dans cette manœuvre, si les canons du Setubal s'étaient trouvés là pour barrer la route, et conséquemment nos forces navales n'auraient pu être enfermées dans une anse où leur écrasement devenait certain : le sort de deux empires en eût été changé!
« A quoi tient, disait-il, la fortune des peuples? » Et sur ce thème des petites causes qui produisent de grands effets, ses insinuations recommencèrent. Mais cette fois encore il renonça à rien préciser, et se tut.