Ces tentatives, ou d'autres analogues, peuvent se renouveler quand je ne serai plus là pour rétablir la vérité : je dois la dénoncer puisque je la connais, et je n'estime pas que désormais aucun scrupule doive me retenir, puisque la guerre est terminée, et que mes révélations, incapables maintenant d'apporter un trouble quelconque dans l'esprit de la flotte, sont au contraire de nature à divulguer certains vices d'organisation, auxquels il serait sage de remédier dans l'avenir.
Un point est acquis : la destruction du Setubal ne fut pas l'œuvre des ennemis, leur amiral l'a formellement déclaré, et il a démontré que pas un de ses torpilleurs n'avait pu approcher du navire, pendant la fatale nuit du 22 juin ; donc, à l'heure actuelle, les responsabilités de cette ruine retombent en entier sur mon frère qui commandait le cuirassé dont il s'agit ; il m'importe d'établir dans quelles limites il fut coupable, et de dégager sa mémoire d'une suspicion terrible, quelque scandale qui puisse en résulter pour d'autres.
Je raconterai donc ce que je sais, étant à même de corroborer mes dires, par témoins et par documents écrits. Voici les faits. On n'y relèvera qu'une inexactitude, volontaire, d'ailleurs, et relative aux noms des personnages et des lieux, car il m'a paru préférable, pour le moment du moins, de taire les uns et les autres.
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Quatre années avant la guerre qui nous fut néfaste, mon frère Miguel, alors simple lieutenant à bord de l'Hippocampe, fit escale à Santiago, et le séjour dans cette rade se prolongea durant plusieurs mois. Personne ne songeait à s'en plaindre : la société prodiguait aux officiers le plus gracieux accueil, et l'existence s'écoulait en fêtes perpétuelles, données à terre, rendues à bord. Cette escadre, qui allait bientôt périr, semblait vouée aux dames et aux fleurs ; si j'en dois croire les confidences, maint roman s'ébaucha, et même fut mené à bien, ou à mal.
Quant à Miguel, il s'était violemment épris d'une jeune créole de grande beauté, dont la famille occupait aux Antilles une situation des plus hautes, par le nom et par la fortune.
Nous sommes, mon frère et moi, relativement assez pauvres, mais de bonne noblesse, et pouvant prétendre à toute alliance ; d'autre part, Miguel s'annonçait comme professionnellement destiné à un brillant avenir : rien ne s'opposait donc aux espérances qu'il avait pu concevoir.
Car il s'agissait, entre lui et la señorita Mercédès, non pas d'une galanterie passagère, mais d'une union durable, et les amoureux n'avaient guère tardé à échanger librement leurs promesses. La jeune fille se savait aimée, elle aimait, et tout entière elle s'abandonnait aux joies du sentiment nouveau, n'imaginant pas qu'une opposition quelconque pût se lever jamais entre elle et son désir : fille unique, adulée et choyée des siens, elle avait vu jusqu'alors l'autorité de tous s'incliner devant sa tyrannie d'enfant, et ses caprices étaient des lois. Son premier désenchantement l'attendait dans son premier amour.
Les destinées avaient voulu que le lieutenant don José de *** Y ***, comte de ***, se fût également épris d'elle : ceux qui connurent ce gentilhomme, et qui ont également connu mon frère, comprendront sans peine qu'une vierge de seize ans n'ait point hésité entre ces deux rivaux. Miguel, sans être un joli garçon, dégageait cette généreuse impression de vie et de jeunesse, cette belle humeur que donne un esprit droit dans un corps de santé alerte : il était franc, sûr, aimé de plusieurs et estimé de tous.
Don José se montrait tout juste le contraire : bilieux, jaune, laid, il était sombre et dur, profondément antipathique ; d'une intelligence vive, mais d'une morgue si hautaine qu'elle le rendait insociable, il se donnait des airs d'infant, sous prétexte que sa généalogie remontait à un bâtard du roi Philippe II, auquel il ressemblait d'ailleurs. Il en avait la taille et le port, la face longue, et cette proéminence du maxillaire inférieur qui caractérisa Charles-Quint et sa descendance ; il en avait aussi les passions violentes, irréductibles, que l'obstacle irrite comme une insulte, et l'égoïsme sans pitié devant qui rien n'existe, brisant ce qui le gêne et continuant sa route. « Je n'admets pas… Je ne permets pas… » étaient ses formules ordinaires. Il se prisait si haut qu'il faisait peu de distinction entre le reste des vivants, et, sans se donner la peine de dissimuler son mépris, il ne considérait l'humanité que comme un grouillement lointain et vague ; lorsque, par exception ou par nécessité, il s'était montré gracieux envers quelqu'un, il murmurait en manière d'excuse : « Il ne faut pas décourager les chiens. » Il avait fait de cette phrase un proverbe pour son usage. La vie de ses hommes ne comptait pas pour lui, et l'opinion de ses pairs ne comptait pas davantage, puisqu'il ne se connaissait point d'égaux : lui seul était son juge, et ses actes ne relevaient de rien ni de personne, sinon de lui. Mélancolique, en surplus, et fort dissimulé, mais encore plus renfermé, il ne daignait communiquer, à qui que ce fût, ni ses projets ni ses idées : ses actions éclataient brutalement, avec un caractère d'imprévu dont ses camarades furent souvent étonnés ou choqués. La vue du mal le mettait en joie, comme une constatation de la vilenie universelle, et lui crispait la face d'un rire court. Il parlait peu, et à peu de gens.