Vers l'avant du bateau, les Pens-Gaour se hérissaient, noires, dans un tumulte de houles blanches. Une lame prit cette coquille et l'enleva ; sur sa cime, elle la fit tourner doucement, puis rouler, et l'engloutit.
Mais la barque reparut aussitôt, coincée entre deux roches, et le flot qui passait continua sa route.
*
* *
Deux vivants s'accrochaient aux aspérités du massif, et rampaient. Une lame nouvelle arrivait à l'assaut. Toussaint, qui se hissait, tourna la tête : il vit Anne-Marie impuissante à gravir, et la montagne d'eau qui s'avançait contre eux. Il revint, saisit la naufragée par un poignet, par les cheveux, et tira à lui. L'explosion blanche tonna au fond du trou, et les gerbes d'écume s'élancèrent en voûte par-dessus le couple étalé à plat ventre. Dans le ruissellement qui suivit, accrochés des mains, des pieds, des genoux, ils sentirent tout au long de leur peau les forces du torrent qui les tiraient vers le gouffre, et furent libres.
Avant qu'une autre lame vînt se cogner au rempart de granit, ils avaient pu gagner le sommet. Ils s'arrêtèrent. La mer rageait en bas. D'un même mouvement, ils s'assirent et soufflèrent, les bras pendants.
Toussaint cherchait à voir son bateau trépassé, qui émergeait encore par instants. Il dit :
— En voilà un coup d'arrivé!
Anne-Marie ne l'entendit pas : elle contemplait, avec une stupeur terrifiée, l'enfer glauque d'où elle sortait. Mais elle n'en put soutenir la vision et frissonna, en fermant les yeux. Elle dit :
— Elles n'ont pas crié.
Toussaint ne l'entendit pas : il rageait contre la mer et l'insultait, grommelant des mots, tendant le poing. Ils ne parlèrent plus. Assis côte à côte, face au large, toutes leurs forces hébétées, ils restaient immobiles, le regard fixe et sans rien voir. La Bretonne grelottait. De son vêtement, des petits ruisseaux coulaient autour d'elle, et parce qu'ils se dépêchaient de retourner à la mer, elle sauta, en les voyant tout à coup, et recula.