— Tu jures?

— Oui…

— A Dieu vat, et cramponne-toi!

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Ils entrèrent dans le torrent, et, le lendemain, à marée basse, on retrouva leurs corps parmi les roches de la côte, à trois cents mètres l'un de l'autre. Quand on les ramassa, les crabes qui les mangeaient s'enfuirent.

LES DOUZE HEURES D'UN TAMPONNÉ

Un tamponnement? Beau spectacle, et je peux vous renseigner! J'étais dans le rapide de Calais-Gibraltar, quand il fut mis en miettes. J'ai vu ça. Je le vois encore. Je le verrai toujours. Il reste en moi, de cette chose, un souvenir à la fois très net et très vague, comme d'un cauchemar, où les troubles visions de l'irréel sont mêlées à de précises notations du détail ; vous connaissez cette sensation de mauvais rêve : dans une atmosphère fumeuse, des larves grouillent avec d'imperceptibles mouvements qui décèlent à peine leurs formes, et l'on dirait du coton gras qui se gonfle d'une vie sourde ; dans cette brume d'existences, une lueur brille par endroits ; puis, c'est quelque escarboucle qui vous regarde, quelque tentacule qui se dessine en s'allongeant, une main d'araignée qui vous caresse la joue, et l'on compterait les poils sur la peau du monstre qui disparaît dès qu'on l'a constaté…

Je ne saurais, mieux qu'à cela, comparer les mornes instants de mes heures, des douze heures que le drame a duré, et si je vous fais tout d'abord cette comparaison, c'est pour m'excuser d'une incohérence inévitable : comment présenter en bon ordre des minutes indistinctes et sans nombre qui s'enchevêtraient en moi, pareilles à des nœuds de serpents, roulées et tordues, n'ayant ni commencement ni fin. Cela fut-il avant ceci? Je ne sais pas bien. Je crois savoir, et jamais je n'ai su. J'avais perdu la notion de la durée, et je serais incapable de dire, en bonne foi, si ce cauchemar vécu m'a semblé très long ou très court, car il fut l'un et l'autre ; en effet, j'ai, d'une part, la sensation d'être demeuré dans cet enfer pendant quelque existence totale, très pleine quoique très monotone ; et j'ai, d'autre part, éprouvé une incontestable surprise, lorsque je vis, au moment de ma délivrance, se coucher le soleil que j'avais vu se lever une heure avant la catastrophe. Oui, voilà bien la vérité : ce fut interminablement long et très rapide. En réalité, le drame a duré de six heures du matin à six heures du soir : pourtant, je peux me vanter, grâce à lui, d'avoir vécu deux existences d'homme, la vie et la survie, ce monde et ce qui est au-dessous du monde, la terre et l'au delà.

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J'étais si tranquille, dans mon coin de compartiment, si bien calé et si dispos! La plupart des gens que frappe un grand malheur en ont eu, disent-ils, l'intuition, le pressentiment ; je ne suspecte pas leur bonne foi, mais peut-être ils se suggestionnent après coup, et prêtent une importance rétrospective à quelqu'une de ces pensées fugaces qui nous traversent par milliers, lorsque nous ne pensons à rien. Un train va vite. On se dit : « Le train va vite. » Aussitôt, une idée seconde se propose : « Si on déraillait, quel grabuge! » Et l'idée passe, chassée par une autre non moins furtive. Mais, que le train déraille, on se rappellera : « J'y ai pensé! » Eh! oui, tout le monde y a pensé, et pourtant on n'y pensait pas.