Les noces eurent lieu, dès que le comte reçut les papiers officiels qu'il avait réclamés ; en même temps, un congé lui permettait de quitter l'escadre, et de rentrer en Europe, où il emmena la nouvelle comtesse.
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Le père avait espéré qu'un changement d'existence, des plaisirs mondains et des honneurs auraient promptement raison d'une amourette ancienne : la jeunesse oublie vite! Mais doña Mercédès n'oubliait pas plus vite que mon frère : leurs lettres en font foi.
Je possède un coffret rempli de celles que la comtesse adressait à Miguel ; elles datent du premier jour, et sans interruption se succèdent pendant plus de trois années ; elles sont pleines d'une passion tenace que n'entament ni l'absence ni sa durée, et du remords aussi d'avoir trop faiblement lutté jadis contre les pressions étrangères, d'avoir manqué de courage ; on y sent vibrer les rancunes d'un orgueil outragé qui se révolte, et même le regret des ivresses que l'on n'a pas osé connaître, dans le temps où elles étaient possibles ; surtout on y sent un espoir qui ne renonce ni à la vengeance, ni au bonheur ; à maintes reprises, on y voit don José brutal et narquois, haineux plus qu'amoureux, proférant des menaces contre sa femme, parfois avec un cynisme dont la phrase suivante peut indiquer le ton :
« Pensez ce que vous voudrez, dit-il, aimez qui vous voudrez ; mais si par malheur il vous arrivait d'être infidèle, n'espérez pas que je l'ignore, et soyez bien assurée que je ne vous permettrais, ni à l'un ni à l'autre, d'y survivre une seule minute. »
Au reste, les amants ne s'effraient guère ; ils le tromperaient sans scrupule. Miguel écrit :
« Le voleur, est-ce lui ou moi? Avec son or, avec son nom, il est venu te prendre à moi, quand ton amour t'avait donnée! Que dis-je? Il lui a suffi de les montrer et de les faire briller, son or et son nom, pour qu'on te jette dans ses bras, et il les remporta avec toi! Nous nous aimions pourtant, et tu étais bien mienne,… etc. »
Mais les amants attendent leur jour, avec la certitude qu'il viendra : s'ils doivent ou non payer de la vie un bonheur plus précieux que la vie, peu leur importe! Ils auraient tort, d'ailleurs, de s'inquiéter outre mesure, puisque l'étroite surveillance de don José ne réussit même pas à empêcher une correspondance qui se renouvelle presque régulièrement, de semaine en semaine, par les moyens les plus simplement classiques.
Cette singulière alliance, tant bien que mal, dure trois ans et quatre mois.
Enfin, les bruits de la guerre imminente suggèrent à doña Mercédès un plan qu'elle développe dans la cent quarante-neuvième lettre. L'escadre de l'Atlantique devait se concentrer à Santiago : mon frère, qui venait d'être appelé au commandement du Setubal, et don José, qui rejoignait son torpilleur, allaient partir l'un et l'autre pour les Antilles : la comtesse prétexta l'ennui de demeurer en Europe, où elle n'avait ni parents ni amis, et l'angoisse de vivre sans nouvelles, sachant les siens exposés à mille dangers, alors que l'occasion se présentait si normalement de retourner vers eux, pour le temps que dureraient les hostilités.