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M'étais-je évanoui? Je dois le supposer, puisqu'il ne me reste de cet instant que deux souvenirs incompatibles : un tableau de lumière, puis, tout à coup, la nuit, une souffrance, plus rien.

On dit : « Quelle mort affreuse! »

Nullement. Il n'y eut ni affres ni terreurs ; cette soudaineté n'en comporte pas : on vit, et, sans transition, on est mort. On n'a pas le temps de comprendre, et bien peu d'entre nous eurent le temps de souffrir.

On comprend si peu, que l'unique notion de moi fut tout d'abord un sentiment torpide d'être mort et de le savoir. Pour m'expliquer aujourd'hui cette bizarre impression, il m'en faut chercher l'origine dans l'évanouissement plus ou moins long qui aurait été consécutif au choc, et dont je sortais lentement. Admettez que tout ceci ne relève pas du bon sens mais des sens : j'étais mort, et je ne m'en étonnais même pas. J'existais dans du noir et j'existais à peine : c'était une sorte de naissance trouble, l'état d'une larve qui prendrait conscience d'elle-même, tout en demeurant indifférente à elle-même. Je ne me rappelais rien, je n'aspirais à rien : j'existais. Mort ou vivant, ou bien encore l'un et l'autre à la fois, j'étais ce que j'étais, sans la moindre curiosité, même confuse, de me renseigner sur la nature de mon être. J'ai pu croire que l'âme est immortelle : cependant, je ne l'ai pas cru ; mais je l'ai su, comme on sait qu'il pleut, par constatation. Je subsistais si vaguement que la stupeur la plus inerte, auprès de cette conscience, semblerait un état de lucidité surhumaine.

Pourtant, non! Je me trompe : il y en avait, de la stupeur, ou plutôt, il y en eut. Quand je regarde bien, je la découvre, à présent. Peut-être n'est-elle venue que par degrés? Je le crois, car, en une certaine minute, cette idée de ma mort apparut à mon esprit comme indiscutablement acquise, et, du même coup, elle se fit surprenante. Sans doute cette surprise correspondait au premier réveil de l'intelligence ; le fait certain, c'est qu'elle correspond au premier souvenir un peu clair que je puisse vous présenter. Un moment précis a existé, en effet, où cette pensée (est-il permis d'appeler cela une pensée?) se dégagea et s'enregistra : « Je suis mort. » Il me semble aussi, — mais peut-être je m'abuse, — qu'un instant après je me suis élevé jusqu'à la formule : « Voilà comment on est, dans la mort. »

Ai-je vraiment conçu cette généralisation, ou ne l'ai-je que surajoutée depuis lors? Je n'ose affirmer. Elle représente, en somme, tout un labeur de déductions, et une sorte d'étonnement qui ne saurait se légitimer que par une comparaison entre ma notion du présent et des notions antérieures.

Lorsque j'y réfléchis, de telles idées me paraissent avoir été, à ce moment-là, fort au-dessus de mes capacités intellectuelles ; et pourtant, je ne réussis pas à m'ôter de l'esprit le souvenir d'une impression : je m'étonnais.

Était-ce déjà cet étonnement philosophique que suscitent en nous les spectacles de l'incompréhensible, et qui monte dans notre esprit comme une aurore de l'examen? N'était-ce que l'étonnement animal de la bête, qui perçoit les faits indistinctement, sans en récuser aucun, et ne s'étonne d'eux qu'en raison de leur caractère insolite?

Quoi qu'il en soit, je crois pouvoir certifier que, pas une seule minute, je n'ai été troublé par la notation de l'absurde ; la surprise de me voir mort n'avait apparemment que deux causes : l'ignorance où j'étais des brusques motifs de mon trépas, et un manque d'habitude à cet état nouveau qui consistait à vivre mort.