— Ça va… Il va… Pas très fort, hein? Il va, cependant… Les poumons?… Je respire?… Oui. Avec peine, mais je respire. Avec douleur, aussi. Des côtes enfoncées? Probablement. La cuisse droite me fait très mal. Cassée? Sans doute. Peut-être simplement comprimée?… Je ne sens pas mon pied gauche. Emporté? Engourdi?… Je n'ai plus de pied gauche… Non! Je l'ai toujours, puisque je ne le sens plus : s'il était coupé, le déchirement des nerfs me causerait une douleur que je n'éprouve pas. Bien. J'ai toujours mon pied gauche… Les bras me font mal, assez, pas trop ; je puis remuer les doigts. Bien… Est-que j'aurais mes quatre membres? Cela n'est pas vraisemblable… Oh! que c'est douloureux de penser! Ça me tord, dans la tête… En voilà assez. Je ne peux plus.

Un peu rassuré (je l'imagine, du moins), je fermai les yeux, malgré moi, pour me reposer ; mais des bribes de raisonnement recommençaient à se nouer.

— Je dois avoir reçu un grand coup sur la tête ; le travail de penser me fait souffrir. Je suis fichu.

Je m'alanguissais, en effet. Soudain, je tressaillis.

— Là, tiède, sur ma poitrine! Qu'est-ce que c'est? Sur mon ventre, c'est froid, et ça glisse… Du sang? Oui… c'est du sang! Ça chatouille, ça poisse, ça descend… Oh! comme il y en a! J'ai là une terrible blessure! Ça coule sur ma cuisse. Cette fois, mon compte est bon. Plus de doute. C'est fini, c'est fait. Plus qu'à attendre : je me vide. Eh bien! tant pis, n'y pensons plus ; tant mieux, c'est réglé. Va pour la mort. Bonsoir!

Je m'abandonnai à ma lassitude, dans une résignation qui me coûtait peu, et qui comportait même une espèce de mieux-être, à cause de l'apaisement où je fus dès lors. Assez vaguement, je songeai que ma céphalalgie était produite par une anémie cérébrale, due à la perte de mon sang ; sûr désormais de mourir à brève échéance, et consentant à mourir, je souhaitais que la solution arrivât le plus tôt, avant la période des trop vives douleurs.

Le chatouillement d'un liquide épais et qui coule persistait sur ma peau, mais plus faible.

— Est-ce que je meurs?

Je n'avais pas la sensation de m'épuiser davantage, et mes douleurs n'augmentaient pas. J'attendais, néanmoins. Je finis par m'étonner d'attendre si longtemps.

— Je ne souffre guère… Comment se fait-il que je souffre si peu? Je ne meurs donc pas? Le sang est presque froid… Si ce n'était pas le mien?…